Brève réflexion sur l’économie collaborative et “l’Emploi”

Chère Nathalie (prénom d’emprunt)…. Comment t’expliquer ?

Les messages ci-dessus sont extraits d’une discussion à propos de l’épicerie collaborative (et en vrac) Les P’tits Pots, à Genappe (j’ai juste changé le prénom). Pour comprendre le contexte, il s’agit d’une initiative citoyenne, issue de Genappe en Transition, et construite actuellement sur le modèle d’un GAC (Groupement d’achats collectifs). C’est un ensemble de familles qui se rassemblent pour acheter ensemble des aliments sains, locaux et en vrac, et pour assurer des permanences durant lesquelles chacun peut venir chercher, en vrac, les aliments qu’il souhaite. Tout est assuré par les membres (les “coopérateurs”) : des commandes à la vente “en magasin”, en passant par la comptabilité ou la communication.

Dans ce modèle participatif, les marges peuvent être très faibles, puisqu’elles ne servent qu’à financer des petits frais de fonctionnement, et du petit matériel. Il n’y a pas d’emplois à rémunérer au sein de l’épicerie. Et c’est bien cela que Nathalie nous reproche.

Alors, est-ce que les modèles d’économie collaborative détruisent l’emploi ? (Et je pense que la question se pose souvent dans les initiatives en transition)

1. On ne crée pas de l’emploi sur une volonté, mais bien sur un besoin. Il ne suffit pas de dire “il faut créer de l’emploi”, pour que des emplois se créent (probablement que seuls un syndicaliste ou un Ministre de l’Emploi peut encore penser ça). Et si un emploi peut être remplacé par des “bobos qui jouent au magasin“, comme le dit Nathalie, c’est que cet emploi ne servait à rien

Un emploi est financé par la plus-value créée sur le produit ou le service. Ca implique que cet emploi apporte bel et bien une plus-value. Une valeur ajoutée, quoi. Sinon, pourquoi payer pour ce qu’on peut faire aussi bien soi-même ?  Ca n’aurait aucun sens.

Et à bien des égards, la “transition”, c’est un peu ça. C’est “réapprendre” à faire certaines choses soi-même. Et c’est pour cela que l’esprit Do It Yourself y est si présent. Ca consiste à :

  • faire pousser ses légumes (et élever ses poules ?)
  • cuisiner soi-même
  • faire ses conserves, son pain, ses jus…

… Et ces exemples ne concernent que l’alimentation ! Au-delà de ça, c’est aussi réparer ses objets, construire ses meubles (voire sa maison), créer ses ustensiles, ses jouets, ses produits d’entretien, ses produits de beauté, se déplacer par soi-même, etc…

Et faire tout cela soi-même, forcément, ça crée moins d’emplois que si on achetait tout, tout fait, en magasin ! Mais pour la plupart, on parle ici d’emplois très récents, parce que ma grand-mère, elle faisait tout cela elle-même : elle jardinait, cuisinait, confectionnait ses vêtements, réparait sa maison, et créait même elle-même sa décoration. En fait, s’il y avait encore beaucoup de gens comme elle, il y aurait moins d’emplois.

2. De plus, lorsqu’on délègue tout de la sorte à d’autres, on est totalement dépendant d’eux : si on délègue notre alimentation de A à Z (c’est-à-dire de la culture à la vente du produit fini) à l’industrie agro-alimentaire (et donc à toutes celles et ceux qui occupent des emplois dans cette immense chaîne de production), on est totalement dépendant de tout ce qu’ils veulent mettre dans les aliments qu’on mange, de pesticides aux nombreux “E….” suspectés d’être cancérigènes). En fait, on ne décide plus de rien.

Les “bobos qui jouent au magasin” dont parle Nathalie, ce sont peut-être juste des adultes responsables qui souhaitent décider eux-mêmes de ce qu’ils vont manger, et de ce qu’ils vont donner à manger à leurs enfants.

3. La dépendance au travail des autres pour se nourrir, s’habiller, se divertir, etc., crée aussi une dépendance à son propre travail : si je dois tout acheter, ça me coûte cher. Je dois travailler beaucoup. Dans une famille, les deux parents doivent travailler. Et s’il n’y a qu’un seul parent, il ou elle doit parfois avoir deux emplois.

Deux emplois sont nécessaires parce que l’alimentation de la famille finance, d’une certaine manière, les emplois des dizaines de personnes qui ont travaillé à ce que la famille puisse avoir des tomates à table : des travailleurs dans les serres espagnoles au caissier du supermarché, en passant par les livreurs, les directeurs commerciaux, les chefs de rayons, les assistants en GRH, les techniciens de transformation, les prospecteurs de vente, les agents techniques, etc., etc., etc…

Alors oui,

  • Si je fais mon potager, je ne favorise pas l’emploi. Ni parmi les producteurs, ni parmi les distributeurs.
  • Si je vais acheter les produits directement chez le producteur local, je ne favorise pas l’emploi au niveau de la distribution.
  • Si je participe à un GAC ou à n’importe quelle forme de centrale d’achats, je ne favorise pas non plus l’emploi parmi la distribution.

En fait, il y a plein de bonnes manières de ne pas favoriser l’emploi :

  • Si on se déplace à vélo ou en transports en commun, on ne favorise pas l’emploi dans le secteur automobile.
  • Si on redynamise les petites villes et les villages (grâce à des écoles, de l’activité économique, des offres culturelles), des lignes de bus et de train deviennent moins utiles qu’avant, et on les ferme.
  • Si de plus en plus de monde se lance dans une réduction de ses déchets (grâce entre autres aux achats en vrac), à un moment ou l’autre, les camions-poubelles rentreront à moitié vide de leur tournée… et ça ne favorisera pas l’emploi dans ce secteur-là…

Et ainsi de suite, on pourrait prendre des milliers d’exemples.

4. Mais alors, c’est foutu pour l’emploi ??

Nope ! Il faut créer des emplois qui apportent une plus-value. En fait, c’est comme ça que ça se passe quand ce n’est pas l’Etat qui gère l’emploi.

Et ici en l’occurence, la plus-value, elle est créée par le fait que chaque personne n’aura jamais ni l’envie, ni le temps, ni la compétence de faire tout elle-même.

Il y aura toujours besoin d’épiciers, tout comme avant les gens avaient souvent un potager, des poules, un cochon, etc., et pourtant il y avait des épiciers. Parce qu’on a toujours besoin de quelque chose qu’on n’a pas. Et c’est là que le commerce de proximité apporte une immense plus-value.

Et puis, je peux savoir cuisiner moi-même, les pâtisseries du pâtissier seront toujours meilleures que le bête cake que je sais faire. Les salaisons du boucher demanderont toujours des compétences et des conditions de préparation qu’il est difficile de reproduire chez soi, etc. Le poissonnier aura toujours des poissons que je ne sais pas pêcher. Le maraîcher aura toujours des légumes qui ne poussent pas bien chez moi. La quiche de l’épicier local sera toujours meilleure que ce que je fais dans mon petit four.

Les emplois qui sont mis en danger sont ceux qui n’apportent plus rien. Et si on réfléchit bien, ils sont autant mis en danger par des “bobos qui jouent au magasin” que par des géants d’internet.

Les taxis sont en danger parce qu’un gars avec une voiture et un gsm connecté à Uber est aussi capable de vous amener du point A au point B.

Les agences de location d’appartement sont en danger, parce qu’un gars avec un petit studio est un gsm connecté à AirBnB peut aussi vous fournir de quoi loger.

Et personnellement, je suis convaincu que beaucoup de librairies (de livres) ferment parce que les vendeurs ne sont plus capables de fournir le moindre conseil, ont peu en stock, ont des délais de livraison très longs, et sont fort chers… A côté d’Amazon, ils font difficilement le poids.

Bref, l’emploi ne peut pas être la finalité première. Ca n’a pas de sens. Ce serait comme quelqu’un qui dirait : “Payez-moi, et puis je verrai comment je peux vous être utile”.

Démarrer par l’emploi, c’est comme une société-serpent qui se mange la queue. On veut créer de l’emploi, donc on augmente les prix pour financer ces emplois, donc on a besoin d’emplois pour payer ces prix, etc., etc., etc…. Tout ça, c’est le modèle économique industriel qu’on a connu tout au long du 20ème siècle. Dire : “il faut créer de l’emploi”, c’est le modèle de la croissance, du PIB, des syndicats, de la droite, de la gauche… et on voit qu’il va droit dans le mur. On crée à la fois des emplois et du chômage, de la richesse et de la pauvreté, et cela dans un cercle sans fin.

C’est vers un autre modèle qu’il faut aller. Un modèle construit sur :

  • la décentralisation, le local et la proximité
  • une plus grande perméabilité entre salariat, entrepreneuriat et bénévolat
  • la participation, la collaboration et les communs
  • des formes de revenus universels
  • de nouvelles formes de plus-value

… Et c’est ce que beaucoup d’initiatives en transition sont en train de construire.

Deux précisons pour terminer :

#1 Dans le cas présent de l’épicerie Les P’tits Pots à Genappe, je suis pour la création d’une vraie société coopérative (SCRL), avec la création d’emplois. Parce qu’il y a vraiment une utilité à avoir quelqu’un qui travaille pour cette épicerie, ne fût-ce que pour les permanences, qui sont assez compliquées à assurer semaine après semaine. Avoir quelqu’un qui travaille au sein de l’épicerie, c’est pouvoir assurer davantage d’heures d’ouverture.

#2 C’est bien ici mon avis personnel sur la question de l’emploi, pas un avis officiel des P’tits Pots ou de Genappe en Transition. 😉

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