Brève réflexion sur un sondage de YouGov et sur la montée des totalitarismes d’Hannah Arendt

Le mois dernier, YouGov* publiait un sondage sur les enjeux principaux auxquels l’Europe était confrontée. Et dans quasi tous les pays, c’est l’immigration qui arrive en tête !
… Autrement dit, dans chaque pays, les habitants pensent que le problème principal de l’Europe actuellement, c’est l’immigration.

Il y a un livre qu’il faudrait absolument relire à l’heure actuelle, c’est “Les origines du totalitarisme” de Hannah Arendt, ouvrage initialement publié en 1951, dans lequel la philosophe allemande essaye d’analyser les conditions qui ont amené les totalitarismes du 20ème siècle et leurs conséquences dramatiques.

L’un des thèmes sous-jacents est que les totalitarismes sont apparus dans des contextes de crise de légitimité des systèmes en place. Elle décrit :

  • Des masses de population qui ne se reconnaissent plus dans aucun parti (p. 311)**, ni dans la classe dirigeante (pp. 312-313) qu’elles perçoivent comme corrompue (p. 353) et décadente (p. 468).
  • Des masses d’individus isolés, atomisés (p. 323) qui ne composent plus un groupe solidaire, et qui sont généralement insatisfaits et sans réel espoir (p. 315).

Dans ces conditions-là, les masses vont avoir tendance d’une part à se tourner vers des “leaders forts” à qui ils vont accorder toute leur confiance, et d’autre part à orienter leur rancoeur vers celles et ceux que ces leaders leur indiquent comme responsables de cette situation décadente (le fait que ce ne soit plus comme avant). En l’occurence à l’époque, les Juifs, principalement.

  • Pensez aux leaders européens (et mondiaux) qui sont en train d’arriver au pouvoir, et aux discours qu’ils ont, quasi systématiquement orientés contre l’immigration.
  • … Et voyez les chiffres ci-dessous de YouGov qui confirment que l’immigration est déjà perçue comme le problème principal.
  • Pensez à quelle classe dirigeante installée, et généralement perçue comme déconnectée (et parfois corrompue) s’opposent quasi systématiquement ces leaders forts.
  • … Et voyez cette population toujours plus grande qui ne se reconnaît plus dans cette classe dirigeante et dans ses institutions.

Beaucoup de conditions qui ont été propices à la montée des totalitarismes selon Arendt sont déjà présentes…

La question est : Comment est-ce qu’on peut se servir de cette analyse majeure de ce qui est arrivé le siècle passé, comme d’une mise en garde ?

Sans ça, je crois qu’on court droit à la catastrophe. Les collapsologues de tous bords devraient aussi relire Hannah Arendt.

Une phrase-clé des 500 pages de l’ouvrage est, à mon sens, celle-ci :

“Les masses détestent la société dont elles se sentent exclues, autant que les parlements dans lesquels elles ne sont pas représentées” (p. 107).

Aujourd’hui, la participation est très certainement une dimension fondamentale pour éviter la montée des totalitarismes.

Ne pas nier la préoccupation de la population vis-à-vis de l’immigration (ce qu’a tendance à faire une certaine frange “bobo” de la population), mais s’attaquer aux conditions qui amènent à considérer l’Autre (qu’il soit Juif, migrant, Arabe…) comme la cause du déclin de notre système.

Il faut un nouveau paradigme de société, et non pas un abandon dans des solutions faciles qui ne pourront conduire qu’à d’autres catastrophes.

A lire :

* On peut tout à fait se méfier de YouGov, aussi bien vis-à-vis de ses méthodes d’enquête (en ligne), que vis-à-vis d’une certaine proximité avec les Conservateurs anglais, mais au même titre que tout institut de sondage.

** Les numéros de page correspondent à l’édition anglaise à laquelle je me réfère : “Arendt, H. 1962. “The Origins of Totalitarism”, Cleveland and New-York : Meridian Books.

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Brève réflexion sur “la politique” (et sa définition très restrictive)

On entend très régulièrement dire que “les gens” ne s’intéressent plus à “la politique”. Mais de quoi parle-t-on ?

Simplifions les choses :

  1. Nous vivons en société, et développons au sein de cette société, un ensemble de choses tous ensemble : le travail, le transport, l’enseignement, la santé, la sécurité, l’économie, l’énergie, la culture, etc. Ca, c’est le point de départ, si on veut. Nous vivons en société.
  2. Cela implique que nous ayons à prendre des décisions tous ensemble. Il faut donc qu’on se mette d’accord sur certains principes, qu’on sache comment décider et comment valider ces décisions pour qu’elles soient acceptées par tout le monde. Ca, c’est la deuxième étape : un système politique.
  3. Comme nous sommes trop nombreux pour décider tous ensemble de tout, il faut se choisir des représentants, à qui on déléguera le soin de décider pour nous. Ca, c’est le dernière étape : le système électoral, donc : les élections.

Ces 3 étapes se retrouvent directement dans les 3 origines du mot “politique” :

  • Politikos : la société (organisée), la civilité, la vie en commun.
  • Politeia : l’organisation de la société, sa gestion, son mode de fonctionnement, son gouvernement (au sens du fait de gouverner quelque chose).
  • Politikè : le sens le plus restreint, la pratique du pouvoir et ses luttes politiques.

Ces 3 origines du terme s’enchaînent l’une à l’autre dans une suite logique : pas de “politikè”, sans “politeia”, et pas de “politeia” sans “politikos”. C’est évident : pas besoin d’élections s’il n’y a pas une forme d’organisation de la société, et pas besoin d’organisation de la société, s’il n’y a pas de société.

Le problème, à mon sens, est qu’à l’heure actuelle, toute la politique semble se résumer à son sens le plus restreint, de “politikè” : qui sera sur quelle liste, et fera quelle alliance avec quel parti pour atteindre le pouvoir ou s’y maintenir ? Regardez les “émissions politiques” à la télévision, écoutez les “interviews politiques” à la radio… et surtout lisez les débats sur Twitter !

Continue reading Brève réflexion sur “la politique” (et sa définition très restrictive)

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Parution : Néo Santé, n°78, mai 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (III)”, Néo Santé, n°78, mai 2018, p. 24. Troisième et dernier volet de ma série sur le diaphragme dans Néo Santé (n°78, mai 2018, p.24). Vraiment fascinant cet organe !

J’ai eu l’impression “d’ouvrir un nouveau tiroir” au niveau de notre corps et d’y découvrir une multitude de choses fascinantes !

Ce dernier article est consacré à l’impact d’un diaphragme trop contracté (stress, etc…) sur le nerf vague, qui le traverse : ce nerf est entre autres responsable de connexions entre le cerveau et le tube digestif ! Plus précisément, ce nerf assure la communication entre notre microbiote intestinal et notre cerveau !

Vous imaginez l’ensemble des implications !!

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Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

Petite plongée dans un texte qui défend le peuple contre les élites ! Autrement dit, un texte qui serait perçu, aujourd’hui, comme du vilain populisme ! Imaginez un peu : pointer les vices des dirigeants, et les risques inhérents au pouvoir d’abandonner l’intérêt public au profit de son intérêt personnel. Aujourd’hui, on vous dira que ce « tous pourris » fait le jeu de l’extrême-droite et blah blah blah…

… Sauf que ce texte est de Robespierre (1758-1794), une figure majeure de la Révolution française, surnommé « L’Incorruptible », grand défenseur de la séparation des pouvoirs, du suffrage universel, de la liberté de la presse, etc. Bien sûr, Robespierre a toujours été un personnage controversé. Disons que je mets ça ici de côté, pour m’intéresser à son discours du 10 mai 1793 : « Sur la constitution ». Je vous invite quand même à lire cet article, paru dans Le Monde diplomatique, qui explique les raisons des controverses sur Robespierre, et qui conclut sur une réhabilitation de celui-ci…

Commençons par le début. A quoi sert une constitution pour Robespierre ?

« Le premier objet de toute constitution doit être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même. »

Le point de départ est là : la loi ne doit donc pas tant éviter l’insurrection du peuple ; elle doit d’abord limiter le pouvoir des délégués et mandataires.

On sait que Robespierre était LE grand défenseur du peuple, dans la période qui a suivi la Révolution française – et cela est précisément au cœur des controverses qui le concernent.

La maxime, qu’il décrit comme « incontestable » et qui guide sa vision de ce que doit être une constitution, est celle-ci :

« Que le peuple est bon, et que les délégués sont corruptibles ; que c’est dans la vertu et dans la souveraineté du peuple qu’il faut chercher un préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement. »

In-con-test-able, selon lui, cette maxime ! Et il précise, dans un bref parcours historique, en guise d’introduction, que « jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. » Pour Robespierre, l’intérêt du peuple, c’est le « bien public », alors que l’intérêt de « l’homme en place » (comprenez le mandataire politique) est un « intérêt privé ».

Ouch ! Exactement l’inverse de ce qu’on nous dit actuellement. Il faut dire que Robespierre exprime cela, avant la création des grandes machines politiques de la période moderne, que sont les « partis », et qui ont été capables de nous imposer cette idée que les mandataires politiques sont mus par l’intérêt général. Ce fameux « fétichisme politique » si bien décrit par Bourdieu.

Bref, Robespierre récuse l’illusion d’un « peuple insensé et mutin » et de « fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux ». Pour lui, c’est clairement l’inverse qu’a montré l’Histoire :

« Rappelez-vous le sublime dévouement des soldats et les infâmes trahisons des généraux, le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires ».

(A mon sens, c’est une question d’évolution des sociétés, la vision de Robespierre est trop « statique » : c’est dans les moments de crise du système que les mandataires sont les plus égoïstes et perfides… mais ce sera l’objet d’une autre publication).

Si le vice vient des dirigeants, la constitution doit donc limiter leur pouvoir. Tout le reste du texte présente donc des mesures concrètes pour ce faire. Robespierre parle des « digues » qui doivent « défendre la liberté publique contre les débordements de la puissance des magistrats » (la liberté publique : comprenez « la liberté du public », donc la liberté de la population).

Vous allez voir que la plupart des mesures proposées restent fort d’actualité. Continue reading Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

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“La délégation et le fétichisme politique” de Bourdieu : L’auto-défense contre la magie politique

Il y a un texte que je ne me lasse pas de lire et relire, depuis près de 20 ans, c’est “La délégation et le fétichisme politique“* de Pierre Bourdieu. Ce petit texte est un bijou de déconstruction de choses qui paraissent évidentes en matière de politique. Je pense que toute personne intéressée par la politique devrait se plonger dedans. C’est presque un manuel d’auto-défense citoyenne pour ne pas croire en n’importe quoi.

Bourdieu cherche à comprendre pleinement cette espèce d’ “acte magique” par lequel un individu se voit investi des pouvoirs d’un groupe. C’est ce qu’il appelle “le mysterium du ministerium”.

Du coup, j’ai toujours perçu ce texte comme le dévoilement d’un tour de magie. Une fois qu’on sait, ce n’est plus la même chose : on peut toujours être impressionné par le dispositif mis en œuvre par le magicien, mais on sait qu’il y a un truc. Bref, on ne voit plus la (magie) politique de la même manière !

Je vais essayer d’en résumer au moins une partie…

Bourdieu part de cette question : si c’est nous qui déléguons une partie de notre pouvoir aux hommes et aux femmes politiques, comment se fait-il qu’ils apparaissent comme ayant du pouvoir sur nous ? Il demande :

[259] “Mais s’il est vrai que déléguer, c’est charger quelqu’un d’une fonction, d’une mission, en lui transmettant son pouvoir, on doit se demander comment il peut se faire que le mandataire puisse avoir du pouvoir sur celui qui lui donne son pouvoir.”

Du coup, c’est bien une forme de “fétichisme“, au sens où Marx parlait de “fétichisme de la marchandise” dans Le Capital : lorsque des choses produites par l’Homme acquièrent une vie propre au point qu’on oublie qu’elles aient été produites par l’Homme.**

[261] “Les fétiches politiques sont des gens, des choses, des êtres, qui semblent ne devoir qu’à eux-mêmes une existence que les agents sociaux leur ont donnée ; les mandants adorent leur propre créature.”

Thierry Ehrmann Cropped by Vladimir Koznyshev

Et tout comme chez Marx le “fétichisme de la marchandise” (et de sa valeur) est au principe de l’aliénation, Bourdieu peut dire que :

[261] “C’est le travail de délégation qui, étant oublié et ignoré, devient le principe de l’aliénation politique.”

Donc => toutes les institutions, les partis, les fonctions politiques ne sont que des choses que nous avons créées, et les dirigeants sont simplement des gens que nous avons décidé de mettre dans ces institutions, ces partis, ces fonctions. Rien de plus finalement. Ce sont “nos créatures”. Mais on en vient à l’oublier au point qu’ils peuvent se présenter à nous comme ayant toujours existé. Mieux : comme s’il n’était pas possible de se passer d’eux ! L’aliénation, elle est là !

Pour expliquer cela, Bourdieu se réfère à “L’Antéchrist” de Nietzsche :

[267] “Premier procédé que peut employer le ministre, celui qui consiste à se faire apparaître comme nécessaire. (…) Ce que suggère Nietzsche, c’est que (…) l’intermédiaire doit produire le besoin de son propre produit. Et pour cela, il faut qu’il produise la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre.”

Ça parle ça, non : “produire la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre” ? 🙂 Ces institutions ou organismes (de contrôle par exemple) qui n’ont pas 20 ans, et qu’on nous présente comme tout à fait essentiels à notre survie, ces hommes et femmes politiques qui nous expliquent tout ce qu’ils ont mis en place d’ultra bénéfiques à nos sociétés ? Ces élus locaux (en fait, c’est encore plus vrai quand ils sont dans l’opposition) qui nous expliquent à quel point leur combat a été important pour la commune !

Bourdieu continue de citer Nietzsche :

[268] “Le mandataire opère ainsi (…) une ‘transformation de soi en sacré’. Pour faire éprouver sa nécessité, le mandataire recourt aussi à la stratégie du ‘dévouement personnel’. (…) Le mandataire est celui qui s’assigne des tâches sacrées.”

En fait, le mandataire, par une espèce de “mauvaise foi” (et Bourdieu se réfère ici à la “mauvaise foi” de Sartre, dans “L’Etre et le Néant”), se ment aussi à lui-même :

[268] “le prêtre, dit Nietzsche, est celui qui ‘appelle Dieu sa propre volonté’ (On pourrait dire de même que l’homme politique appelle peuple, opinion, nation, sa propre volonté).”

Et c’est là que ça devient encore plus intéressant – et plus subtil (que tout ce qu’on peut lire actuellement sur la politique !) : le magicien (politique) croit en son propre tour de magie ! Et c’est ça qui fait le cœur du “mystère du ministère”, que Bourdieu appelle également l’”imposture légitime” :

[274] “les mandataires ne sont pas cyniques (ou beaucoup moins et beaucoup moins souvent qu’on ne pourrait le croire), (…) ils sont pris au jeu et (…) ils croient vraiment à ce qu’ils font.”

Et ça, c’est très important pour comprendre la politique : on ne peut pas simplement opposer une “représentation naïve du mandataire dévoué, du militant désintéressé, du dirigeant plein d’abnégation” à une “vision cynique du mandataire comme usurpateur conscient et organisé”.

[273] “L’imposture légitime ne réussit que parce que l’usurpateur n’est pas un calculateur cynique qui trompe consciemment le peuple, mais quelqu’un qui se prend en toute bonne foi pour autre chose que ce qu’il est.”

Bourdieu aboutit donc à une conclusion tout à fait non-manichéenne : il n’y a pas les “bons” politiques honnêtes et désintéressés et les “mauvais” politiques malhonnêtes et intéressés (par le pouvoir, l’argent, etc.). Il y a un “jeu” politique, dans lequel ils sont toutes et tous pris, et cela en toute bonne foi.

Et plus les uns et les autres tentent de nous faire croire qu’ils sont les “bons” face à leurs adversaires qui sont les “mauvais” (“Votez pour nous“, “Renversons la majorité en place“, etc.), au plus ils sont eux-mêmes pris dans ce jeu. Et plus ils y croient eux-mêmes, au plus ils vont arriver à nous faire y croire. Il suffit d’aller sur Twitter pour se rendre compte à quel point certains se font les défenseurs, de bonne foi, des institutions en place : l’ “Etat de droit”, la Loi, les partis, la Fonction publique, etc.

Et c’est comme ça que Bourdieu termine sur cette dernière phrase :

[279] “La révolution contre la cléricature politique, et contre l’usurpation qui est inscrite à l’état potentiel dans la délégation, reste toujours à faire.”

Je pense que c’est maintenant, plus que jamais, qu’il faut opérer cette révolution par laquelle on déconstruit l’idée même de délégation politique et tout ce qui va avec, en particulier la particratie.

Cette dernière phrase du texte “La délégation et le fétichisme politique” est très exactement la première phrase de mon livre en cours sur l’Empowerment et la crise de la délégation…. 😉 #JyBosseJyBosse

* “La délégation et le fétichisme politique” (tiré d’une conférence donnée à l’Association des étudiants protestants de Paris, le 7 juin 1983) a d’abord été publié dans Actes de la Recherche en Sciences sociales, 52-53 (juin 1984), pp. 49-55 (en photo). La version que je cite ici est publiée dans “Langage et pouvoir symbolique”, Paris : Editions du Seuil, 2001, pp. 259-279.

**Marx, K. 1993. Le Capital. Livre premier, Paris : PUF, p. 83.

 

 

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Parution : Néo Santé, n°77, avril 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (II) : La posture”, Néo Santé, n°77, avril 2018, p. 24.  Parution du 2ème article de ma série sur cet organe fascinant qu’est le diaphragme ! Cet article s’intéresse en particulier aux relations entre notre posture, notre respiration et notre digestion. Ainsi, il est prouvé que le travail sur la respiration diaphragmatique permet de réduire les reflux gastriques ! Explication dans l’article…

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Martin Luther King sur la distinction entre les lois “justes” et les lois “injustes”

A l’occasion des 50 ans de l’assassinat de Martin Luther King, je ressors un extrait d’une de ces lettres les plus intéressantes (à mon sens) : la “Lettre d’une prison de Birmingham” (pour la petite histoire, il l’a écrite du fond de sa cellule sur des morceaux de journaux et de papier toilette !). Il y développe un point de vue tout à fait intéressant sur la distinction entre les “lois justes” et les “lois injustes”. Ces dernières étant en contradiction avec la morale.

Étant athée, je mets la dimension religieuse de côté, mais j’aime bien l’idée de garder un point de vue moral. En fait, je pense que c’est un des problèmes principaux à l’heure actuelle : le point de vue moral est totalement écarté du débat, au profit du seul et unique point de vue “légal”. Il y a des choses que (presque) tout le monde reconnaît comme « immorale » mais on les accepte parce qu’elles sont “légales”. On en vient même à dire qu’il faudrait que ce qui est immoral devienne illégal… comme si le fait que ça soit immoral ne suffisait pas pour empêcher un comportement ou un acte.

Cette idée est particulièrement présente dans les débats sur les réfugiés ou les scandales politico-financiers, par exemple.

Martin Luther King croyait en une Morale et une Justice, qui permettraient de juger de la légitimité d’un loi. Et il se disait “gravement déçu par les Blancs modérés (…) plus dévoués à l’ordre qu’à la justice“. Des équivalents des “Blancs modérés”, il y a en a actuellement dans tous les débats (et beaucoup sont sur Twitter !), constamment à rappeler que la loi est la loi, que c’est l’”Etat de droit”, etc. Contrairement à ce que ces “Blancs modérés” croient/croyaient peut-être, l’idée d’une Morale ne va pas à l’encontre d’un idéal démocratique. Que du contraire, les vertus morales sont au coeur des écrits des théoriciens de la démocratie antique, comme Aristote ou Cicéron, pour ne citer qu’eux. Ce n’est qu’avec Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin (que Luther King cite, tous deux) que la dimension religieuse prend vraiment le dessus, pour arriver bien plus tard au puritanisme des 16ème et 17ème siècles.

Mais j’arrête d’écrire ! Et vous laisse avec les mots de Martin Luther King  :

On peut nous demander : “Comment pouvez-vous préconiser de désobéir à certaines lois et d’obéir à d’autres ?” La réponse se trouve dans le fait qu’il y a deux types de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je serais le premier à préconiser d’obéir aux lois justes. On a non seulement une responsabilité légale, mais aussi une responsabilité morale d’obéir aux lois qui sont justes. Inversement, on a une responsabilité morale à désobéir aux lois injustes. Je serais d’accord avec St Augustin, lorsqu’il dit qu’”une loi injuste n’est pas une loi du tout”.

Maintenant, quelle est la différence entre les deux ? Comment détermine-t-on si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une règle humaine qui s’accorde avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une règle qui ne s’accorde pas avec la loi morale. Pour le dire avec les mots de St. Thomas d’Aquin : Une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle ou la loi naturelle. Toute loi qui élève la personnalité humaine est une loi juste. Toute loi qui dégrade la personnalité humaine est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste parce que la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un sentiment erroné de supériorité et à celui qui la subit un sentiment erroné d’infériorité.

(…)

Nous ne devons jamais oublier que tout ce qu’a fait Adolf Hitler en Allemagne était “légal”, et tout ce qu’ont fait les combattants de la liberté en Hongrie était “illégal”. C’était “illégal” d’aider et d’héberger un Juif dans l’Allemagne d’Hitler. Malgré cela, je suis sûr que, si j’avais vécu en Allemagne à cette époque, j’aurais aidé et hébergé mes frères juifs.

(la traduction est de moi)

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Parution de la 2ème partie de ma série sur la radicalisation

Parution de la deuxième partie de ma série sur la radicalisation, dans le n° 12 (avril 2018), de la revue numérique de la Fondation “Ceci n’est pas une crise”.

Ces réflexions sur la radicalisation feront partie du livre à paraître sur les notions d’empowerment et d’anti-délégation.

Ce deuxième article retrace l’historique, d’un Islam émancipateur à un Islam de survie, et fera, pour cela, un détour par les Etats-Unis, qui ont connu, avant la Belgique ou la France, un Islam des quartiers défavorisés, avec les Black Muslims et Malcolm X d’abord, puis les Five-Percenters, et finalement le Salafisme. Ce détour permet de comprendre la dimension identitaire de la radicalisation religieuse.

Lire l’article sur le site de la revue…

Référence :

Patte, Y. (2017), Désappropriation. Radicalisation. Abandon. A quoi se raccrocher ? (2/4), Revue numérique de la Fondation Ceci n’est pas une crise, n°12, avril, pp. 10-14.

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Les citoyens doivent-ils contrôler les politiques ? Réflexion sur la “dokimasie” à Athènes

Ce midi, l’émission radio #Débats1 (sur La Première – RTBF) posera cette question : “Les citoyens doivent-ils pouvoir contrôler les politiques ?”
 
… Voilà une question qui en apprend surtout beaucoup sur l’état de nos démocraties, comme si on avait oublié que ça en était, précisément, un des fondements.
 
On sait par exemple que les Athéniens considéraient le contrôle de l’exercice du pouvoir par le “démos”, comme un pilier du régime démocratique. Les dirigeants de la Cité étaient effectivement soumis à un contrôle strict de leur action.
 
Eschine (dans son fameux discours “Contre Ctésiphon”) explique :
Dans une Cité si ancienne et si grande, personne n’est soustrait à l’obligation de rendre ses comptes d’entre ceux qui touchent de près ou de loin aux affaires publiques“.
 
Et comme c’est souvent le cas, c’était institutionnalisé. Ca s’appelait la “DOKIMASIE” (en grec ancien : δοκιμασία), qui consistait en un examen approfondi du futur dirigeant, entre sa désignation et son entrée en fonction ! Aristote décrit très bien cette procédure dans sa “Constitution d’Athènes” (chap. LV) :
“Car tous les magistrats, soit désignés par le sort, soit élus, n’entrent en charge qu’après avoir été soumis à un examen”.
 
La dokimasie est conçue comme un garde-fou contre les effets non-désirés du tirage au sort, c’était une sorte d'”auto-contrôle du système” (Dabdab Trabulsi, 2006:204)*.
 
Mais sur quoi portait cet examen ? C’est là que c’est encore plus intéressant ! 😉 Sur :
  • La moralité de l’élu
  • Des questions fiscales : payait-il bien ses impôts ? Etc.
  • Sa loyauté démocratique (dont la protection des faibles, etc…)
  • Ou encore l’incompatibilité de certains cumuls ! (poke Cumuleo !!) 😉
La dokimasie permettait donc de s’assurer, avant même son entrée en fonction, que le futur dirigeant était avant tout un bon citoyen, et c’est une instance liée au Tribunal du peuple, qui s’en assurait.
 
Alors, oui, historiquement, les citoyens doivent pouvoir contrôler les politiques. C’est précisément le fait qu’on l’ait un peu perdu qui pose problème. Heureusement, des initiatives comme Cumuleo, Transparencia, Belvox viennent ramener un peu de fondement démocratique en Belgique, et sont suivis par de nombreux partis émergents, comme Oxygène pour ne citer qu’eux…
 
J’ai en tout cas hâte d’écouter cette émission !! 🙂
 
*Comme le rajoute Dabdab Trabulsi (2006), la dokimasie pouvait s’avérer être une forme d’ “ostracisme préventif”, contre les oligarques plutôt que contre les éventuels candidats à la tyrannie. J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer brièvement ici l’intérêt de l’”ostracisme” pour assurer le renouvellement du pouvoir
 
Source : Dabdab Trabulsi, J.A. (2006) “Participation directe et démocratie grecque. Une histoire exemplaire ?”, Presses Univ. Franche-Comté.
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Brève réflexion sur l’AFSCA, les scandales alimentaires et la gestion du risque

“On ne peut plus être aussi oppressant pour les petits artisans et petites PME alors que le système était laxiste pour la grande industrie” – Ministre René Collin (CDH) à propos de l’AFSCA.
 

A quelques mois d’intervalle, l’Agence fédérale (belge) pour la sécurité de la chaîne alimentaire (#AFSCA) a montré, à l’occasion de deux scandales, son incapacité à assurer la sécurité de la chaîne alimentaire.

Je le répète, comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois : ce n’est pas tant un problème organisationnel (un inspecteur qui aurait failli dans sa mission de contrôle), qu’un réel problème structurel : on ne sécurise pas la chaîne alimentaire en favorisant l’alimentation industrielle et en pénalisant l’alimentation artisanale.

Il y a une distinction fondamentale qui doit être faite en matière de gestion du risque : entre un producteur qui produit 40.000 tonnes de viande par an, et 1000 producteurs qui produisent 40 tonnes, le risque d’intoxication n’est pas le même.
 
C’est un peu cette vieille idée qu’on peut tromper 1 fois mille personnes, mais on ne peut pas tromper 1000 fois 1 personne (tout le monde se rappelle de La Cité de la peur ?) 😀 Un petit producteur ne pourra provoquer une intoxication qu’à un petit nombre de consommateurs, et il ne le fera qu’une fois. Il sera ensuite probablement obligé de fermer (il ne pourra pas recommencer à intoxiquer ses consommateurs plusieurs fois de suite).
 
Les ministres Denis Ducarme (MR – Mouvement Réformateur) et Collin (CDH – Centre Démocrate Humaniste) et le député wallon Dimitri Fourny (CDH) demandent un audit, une reforme, une refonte complète de l’AFSCA (à mon sens, c’est un démantèlement complet qui serait nécessaire, mais bon…). Je leur propose de réfléchir à ceci, dans leur réforme :
 
Il y a une différence entre la “probabilité d’ensemble” et la “probabilité de temps” : 1 personne qui lance 100 fois un dé, et 100 personnes qui lancent 1 fois un dé, ce n’est pas tout à fait la même chose. Blaise Pascal et Pierre de Fermat se prenaient déjà la tête là-dessus au 17ème siècle dans leurs correspondances. Alors que la probabilité de tomber sur un 6 est toujours de 1/6, quels que soient les résultats précédents, la probabilité que le lanceur unique tombe sur un 6 sur ses 100 lancers de dé est évidemment bien supérieure à 1/6.
 
La logique de l’AFSCA est celle du contrôle. Du coup, ça paraît logique de favoriser la centralisation de la production (on favorise les gros acteurs alimentaires et on pénalise les petits producteurs) : il est plus facile de contrôler un producteur que de contrôler 1000 producteurs… Mais ce faisant, on soumet la chaîne alimentaire à un risque bien plus grand. Toute intoxication, peut-être moins fréquente qu’avec des petits producteurs, touchera par contre davantage de consommateurs (ici en l’occurence 30% de la viande en magasin).
 
Au final, le bilan, c’est une fragilisation de la chaîne alimentaire et non une sécurisation (tout comme un territoire, où tout l’emploi serait centralisé chez un seul gros employeur, serait bien fragile si cet employeur licenciait ou délocalisait).
 
Dans La Libre Belgique, Francis Van de Woestyne appelle une réponse citoyenne. La voici : les citoyens veulent une alimentation à échelle humaine, locale et décentralisée. C’est aussi la meilleure manière de gérer le risque, parce que celui-ci est réparti sur un ensemble de producteurs (d’où la probabilité d’ensemble), et non sur un seul producteur parce que cela augmente le risque au fur et à mesure du temps (d’où la probabilité de temps). En fait, le sens commun comprend bien cette idée que les institutions ne comprennent pas : “on ne met pas tous ses oeufs dans le même panier”… et on ne joue pas à la roulette russe 6 fois de suite avec le même révolver… 😉
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