La participation, c’est…

 

La “participation” (citoyenne) recouvre tout un ensemble de conceptions, de pratiques, de procédures. Voici quelle en serait ma définition :

“La participation, c’est permettre aux gens de se mêler de ce qui les regarde”

Cette définition m’est venue à la lecture d’une citation du philosophe et poète, Paul Valéry (1871-1945) : “La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde.”

… Du coup : la participation est-elle l’inverse de la politique ??

Vous avez une heure ! 😉  Three-Two-One… Go !

Share

Parution : Néo Santé, n°79, juin 2018

Nouvelle parution : “Réponse aux arguments erronés (I) : L’alimentation des Eskimos”, Néo Santé, n°79, juin 2018, p. 24. Les Eskimos ! Ce peuple, assez fascinant, a été l’objet de tous les fantasmes des pseudo-experts de l’alimentation, qui ont toujours une méthode ou un livre à vendre.
 
… On a juste oublié les règles de base :
1. “Les Eskimos”, c’est un terme inventé par les explorateurs occidentaux pour désigner un très grand nombre d’ethnies différentes, allant de l’Alaska à la Sibérie orientale. Ces peuples ne se reconnaissent pas dans le terme “Eskimo”.
2. Ces peuples ont autre chose à faire que d’être l’objet de fantasme des nutritionnistes occidentaux : ils évoluent, et leur alimentation également. Imputer la prévalence de certaines maladies dans les années ’70, à une alimentation qui n’existe plus depuis le 19ème siècle n’a donc pas beaucoup de valeur…
 
J’essaie donc de distinguer ce qu’on sait et qu’on ne sait pas.
 
Cet article est le premier d’une série en réponse à un article au titre sans équivoque : “L’imposture paléo” … un article qui provient tout droit des défenseurs du végétarisme (mais sans trop le dire non-plus).
Share

Brève réflexion sur la “responsabilité” quand on laisse sortir un terroriste

Comment est-ce possible que les co-détenus de Benjamin Herman, auteur de la tuerie à Liège, le jugeaient violent et dangereux, mais que le Ministre de la Justice affirme qu’il entrait dans les conditions de congé pénitentiaire, et qu’il soit “normal” que la prison le lui ait accordé… alors que quelques heures après, il tuait 2 policières et 1 jeune homme, en criant Allahu Akbar !

Ces propos du Ministre témoignent d’une naïveté “scientiste” et du plus haut fétichisme bureaucratique !

Je m’explique…

Interrogé sur Radio Première, Koen Geens (Ministre de la Justice) explique que le tueur “entrait vraiment dans les conditions” (d’octroi d’un congé pénitentiaire). Ce à quoi on devrait répondre, de manière très sensée, “Ca, on s’en fout” ! Peut-être que dans la grille d’évaluation qui a été créée pour juger les demandes de congé pénitentiaire, Benjamin Herman remplissait tous les critères, dont celui de ne pas “risquer de commettre de nouvelles infractions graves”. Sauf que dans la réalité, il a bel et bien commis de nouvelles infractions graves.

Alors, certains diront évidemment que les critères d’évaluation du risque ne doivent pas être bons, et qu’il faut affiner ces critères. Mais personne ne remettra en cause le fait de juger la réalité à partir d’une grille d’évaluation, de critères standardisés, etc. Et pourtant, je pense que le problème est bien là.

Voici un exemple – beaucoup moins tragique. Lorsque j’étais enseignant, je coordonnais les stages, et donc les défenses de stage, dans ma section. Mes collègues et moi étions censés évaluer la présentation de chaque élève. Et pour cela – dans le but d’être “objectifs”, nous avions des “critères”. Bien sûr, chaque année, d’un enseignant à l’autre, les notes pouvaient varier énormément. Sur le même critère, l’un mettait une cote de 9/10, alors que l’autre mettait 2/10. Comment était-ce possible, alors que nous jugions la même présentation ? Peut-être que les critères étaient mal définis ? Ou que certains étaient trop “subjectifs” ? Dans un cas comme dans l’autre, nous nous disions chaque année qu’il faudrait “revoir nos critères”. Après tout, si nous divisions davantage les critères, nous aboutirions bien à quelque chose de “vraiment objectif”, non ? Par exemple, au lieu d’avoir un critère “présentation générale” sur 6 points, nous divisions en 3 critères :

  • Tenue vestimentaire : 2 points
  • Introduction (A-t-il dit bonjour ? Etc…) : 2 points
  • Langage : 2 points

… Sauf que ça n’allait toujours pas, des divergences persistaient. Alors, on se disait : “Divisons encore plus les critères ! ‘Présentation générale’, c’est trop subjectif”. Et on divisait :

  • Cravate (pour un homme) : Il a une cravate -> 1 point. Il n’a pas de cravate -> 0 point
  • Se tenir droit : Oui -> 1 point. Non -> 0 point

Et ainsi de suite. Avec cette illusion tout à fait bureaucratique qu’à un moment, nous pourrions juger comme des “automates” : OUI/NON. Et quoi de plus objectif et rationnel qu’un automate ?

… Sauf qu’un problème émergeait souvent : un élève pouvait remplir tous les critères (il portait une cravate, il parlait comme il fallait, il avait cité tous les points importants, son powerpoint était comme demandé, etc.)… et pourtant, l’impression générale était que sa présentation était… nulle. Si nous avions été des employeurs et avions dû l’embaucher, personne ne l’aurait pris. Et pourtant, il remplissait tous les critères “objectifs” de notre grille d’évaluation “objective”.

Inversement, il arrivait qu’un élève nous ait laissé une très bonne impression générale… alors qu’objectivement, critère par critère, il fallait bien avouer qu’il avait oublié sa cravate, qu’il ne s’était pas présenté avec les formules de politesse convenues en commençant, etc. Si nous avions été employeurs, nous l’aurions engagé sur le champ… mais nous devions lui mettre de mauvaises notes…

… et nous décidions donc de revoir nos critères pour les défenses de stage de l’année suivante.

Sans comprendre que :

  1. Le “tout” est plus que la somme des parties ( = l’image qu’on a de quelqu’un ne peut pas se réduire à une somme de critères)
  2. Il y a une différence entre un jugement pur, déconnecté de la réalité et sans conséquences (évaluer parce qu’il faut évaluer) et un jugement pratique, qui aura des conséquences (juger qui on va engager dans notre entreprise, juger à qui on va confier nos enfants pour une soirée, etc.)

La question est celle du “skin in the game” et de la responsabilité dans un cadre bureaucratique.

Continue reading Brève réflexion sur la “responsabilité” quand on laisse sortir un terroriste

Share

Brève réflexion sur un sondage de YouGov et sur la montée des totalitarismes d’Hannah Arendt

Le mois dernier, YouGov* publiait un sondage sur les enjeux principaux auxquels l’Europe était confrontée. Et dans quasi tous les pays, c’est l’immigration qui arrive en tête !
… Autrement dit, dans chaque pays, les habitants pensent que le problème principal de l’Europe actuellement, c’est l’immigration.

Il y a un livre qu’il faudrait absolument relire à l’heure actuelle, c’est “Les origines du totalitarisme” de Hannah Arendt, ouvrage initialement publié en 1951, dans lequel la philosophe allemande essaye d’analyser les conditions qui ont amené les totalitarismes du 20ème siècle et leurs conséquences dramatiques.

L’un des thèmes sous-jacents est que les totalitarismes sont apparus dans des contextes de crise de légitimité des systèmes en place. Elle décrit :

  • Des masses de population qui ne se reconnaissent plus dans aucun parti (p. 311)**, ni dans la classe dirigeante (pp. 312-313) qu’elles perçoivent comme corrompue (p. 353) et décadente (p. 468).
  • Des masses d’individus isolés, atomisés (p. 323) qui ne composent plus un groupe solidaire, et qui sont généralement insatisfaits et sans réel espoir (p. 315).

Dans ces conditions-là, les masses vont avoir tendance d’une part à se tourner vers des “leaders forts” à qui ils vont accorder toute leur confiance, et d’autre part à orienter leur rancoeur vers celles et ceux que ces leaders leur indiquent comme responsables de cette situation décadente (le fait que ce ne soit plus comme avant). En l’occurence à l’époque, les Juifs, principalement.

  • Pensez aux leaders européens (et mondiaux) qui sont en train d’arriver au pouvoir, et aux discours qu’ils ont, quasi systématiquement orientés contre l’immigration.
  • … Et voyez les chiffres ci-dessous de YouGov qui confirment que l’immigration est déjà perçue comme le problème principal.
  • Pensez à quelle classe dirigeante installée, et généralement perçue comme déconnectée (et parfois corrompue) s’opposent quasi systématiquement ces leaders forts.
  • … Et voyez cette population toujours plus grande qui ne se reconnaît plus dans cette classe dirigeante et dans ses institutions.

Beaucoup de conditions qui ont été propices à la montée des totalitarismes selon Arendt sont déjà présentes…

La question est : Comment est-ce qu’on peut se servir de cette analyse majeure de ce qui est arrivé le siècle passé, comme d’une mise en garde ?

Sans ça, je crois qu’on court droit à la catastrophe. Les collapsologues de tous bords devraient aussi relire Hannah Arendt.

Une phrase-clé des 500 pages de l’ouvrage est, à mon sens, celle-ci :

“Les masses détestent la société dont elles se sentent exclues, autant que les parlements dans lesquels elles ne sont pas représentées” (p. 107).

Aujourd’hui, la participation est très certainement une dimension fondamentale pour éviter la montée des totalitarismes.

Ne pas nier la préoccupation de la population vis-à-vis de l’immigration (ce qu’a tendance à faire une certaine frange “bobo” de la population), mais s’attaquer aux conditions qui amènent à considérer l’Autre (qu’il soit Juif, migrant, Arabe…) comme la cause du déclin de notre système.

Il faut un nouveau paradigme de société, et non pas un abandon dans des solutions faciles qui ne pourront conduire qu’à d’autres catastrophes.

A lire :

* On peut tout à fait se méfier de YouGov, aussi bien vis-à-vis de ses méthodes d’enquête (en ligne), que vis-à-vis d’une certaine proximité avec les Conservateurs anglais, mais au même titre que tout institut de sondage.

** Les numéros de page correspondent à l’édition anglaise à laquelle je me réfère : “Arendt, H. 1962. “The Origins of Totalitarism”, Cleveland and New-York : Meridian Books.

Share

Brève réflexion sur “la politique” (et sa définition très restrictive)

On entend très régulièrement dire que “les gens” ne s’intéressent plus à “la politique”. Mais de quoi parle-t-on ?

Simplifions les choses :

  1. Nous vivons en société, et développons au sein de cette société, un ensemble de choses tous ensemble : le travail, le transport, l’enseignement, la santé, la sécurité, l’économie, l’énergie, la culture, etc. Ca, c’est le point de départ, si on veut. Nous vivons en société.
  2. Cela implique que nous ayons à prendre des décisions tous ensemble. Il faut donc qu’on se mette d’accord sur certains principes, qu’on sache comment décider et comment valider ces décisions pour qu’elles soient acceptées par tout le monde. Ca, c’est la deuxième étape : un système politique.
  3. Comme nous sommes trop nombreux pour décider tous ensemble de tout, il faut se choisir des représentants, à qui on déléguera le soin de décider pour nous. Ca, c’est le dernière étape : le système électoral, donc : les élections.

Ces 3 étapes se retrouvent directement dans les 3 origines du mot “politique” :

  • Politikos : la société (organisée), la civilité, la vie en commun.
  • Politeia : l’organisation de la société, sa gestion, son mode de fonctionnement, son gouvernement (au sens du fait de gouverner quelque chose).
  • Politikè : le sens le plus restreint, la pratique du pouvoir et ses luttes politiques.

Ces 3 origines du terme s’enchaînent l’une à l’autre dans une suite logique : pas de “politikè”, sans “politeia”, et pas de “politeia” sans “politikos”. C’est évident : pas besoin d’élections s’il n’y a pas une forme d’organisation de la société, et pas besoin d’organisation de la société, s’il n’y a pas de société.

Le problème, à mon sens, est qu’à l’heure actuelle, toute la politique semble se résumer à son sens le plus restreint, de “politikè” : qui sera sur quelle liste, et fera quelle alliance avec quel parti pour atteindre le pouvoir ou s’y maintenir ? Regardez les “émissions politiques” à la télévision, écoutez les “interviews politiques” à la radio… et surtout lisez les débats sur Twitter !

Continue reading Brève réflexion sur “la politique” (et sa définition très restrictive)

Share

Parution : Néo Santé, n°78, mai 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (III)”, Néo Santé, n°78, mai 2018, p. 24. Troisième et dernier volet de ma série sur le diaphragme dans Néo Santé (n°78, mai 2018, p.24). Vraiment fascinant cet organe !

J’ai eu l’impression “d’ouvrir un nouveau tiroir” au niveau de notre corps et d’y découvrir une multitude de choses fascinantes !

Ce dernier article est consacré à l’impact d’un diaphragme trop contracté (stress, etc…) sur le nerf vague, qui le traverse : ce nerf est entre autres responsable de connexions entre le cerveau et le tube digestif ! Plus précisément, ce nerf assure la communication entre notre microbiote intestinal et notre cerveau !

Vous imaginez l’ensemble des implications !!

Share

Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

Petite plongée dans un texte qui défend le peuple contre les élites ! Autrement dit, un texte qui serait perçu, aujourd’hui, comme du vilain populisme ! Imaginez un peu : pointer les vices des dirigeants, et les risques inhérents au pouvoir d’abandonner l’intérêt public au profit de son intérêt personnel. Aujourd’hui, on vous dira que ce « tous pourris » fait le jeu de l’extrême-droite et blah blah blah…

… Sauf que ce texte est de Robespierre (1758-1794), une figure majeure de la Révolution française, surnommé « L’Incorruptible », grand défenseur de la séparation des pouvoirs, du suffrage universel, de la liberté de la presse, etc. Bien sûr, Robespierre a toujours été un personnage controversé. Disons que je mets ça ici de côté, pour m’intéresser à son discours du 10 mai 1793 : « Sur la constitution ». Je vous invite quand même à lire cet article, paru dans Le Monde diplomatique, qui explique les raisons des controverses sur Robespierre, et qui conclut sur une réhabilitation de celui-ci…

Commençons par le début. A quoi sert une constitution pour Robespierre ?

« Le premier objet de toute constitution doit être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même. »

Le point de départ est là : la loi ne doit donc pas tant éviter l’insurrection du peuple ; elle doit d’abord limiter le pouvoir des délégués et mandataires.

On sait que Robespierre était LE grand défenseur du peuple, dans la période qui a suivi la Révolution française – et cela est précisément au cœur des controverses qui le concernent.

La maxime, qu’il décrit comme « incontestable » et qui guide sa vision de ce que doit être une constitution, est celle-ci :

« Que le peuple est bon, et que les délégués sont corruptibles ; que c’est dans la vertu et dans la souveraineté du peuple qu’il faut chercher un préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement. »

In-con-test-able, selon lui, cette maxime ! Et il précise, dans un bref parcours historique, en guise d’introduction, que « jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. » Pour Robespierre, l’intérêt du peuple, c’est le « bien public », alors que l’intérêt de « l’homme en place » (comprenez le mandataire politique) est un « intérêt privé ».

Ouch ! Exactement l’inverse de ce qu’on nous dit actuellement. Il faut dire que Robespierre exprime cela, avant la création des grandes machines politiques de la période moderne, que sont les « partis », et qui ont été capables de nous imposer cette idée que les mandataires politiques sont mus par l’intérêt général. Ce fameux « fétichisme politique » si bien décrit par Bourdieu.

Bref, Robespierre récuse l’illusion d’un « peuple insensé et mutin » et de « fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux ». Pour lui, c’est clairement l’inverse qu’a montré l’Histoire :

« Rappelez-vous le sublime dévouement des soldats et les infâmes trahisons des généraux, le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires ».

(A mon sens, c’est une question d’évolution des sociétés, la vision de Robespierre est trop « statique » : c’est dans les moments de crise du système que les mandataires sont les plus égoïstes et perfides… mais ce sera l’objet d’une autre publication).

Si le vice vient des dirigeants, la constitution doit donc limiter leur pouvoir. Tout le reste du texte présente donc des mesures concrètes pour ce faire. Robespierre parle des « digues » qui doivent « défendre la liberté publique contre les débordements de la puissance des magistrats » (la liberté publique : comprenez « la liberté du public », donc la liberté de la population).

Vous allez voir que la plupart des mesures proposées restent fort d’actualité. Continue reading Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

Share

“La délégation et le fétichisme politique” de Bourdieu : L’auto-défense contre la magie politique

Il y a un texte que je ne me lasse pas de lire et relire, depuis près de 20 ans, c’est “La délégation et le fétichisme politique“* de Pierre Bourdieu. Ce petit texte est un bijou de déconstruction de choses qui paraissent évidentes en matière de politique. Je pense que toute personne intéressée par la politique devrait se plonger dedans. C’est presque un manuel d’auto-défense citoyenne pour ne pas croire en n’importe quoi.

Bourdieu cherche à comprendre pleinement cette espèce d’ “acte magique” par lequel un individu se voit investi des pouvoirs d’un groupe. C’est ce qu’il appelle “le mysterium du ministerium”.

Du coup, j’ai toujours perçu ce texte comme le dévoilement d’un tour de magie. Une fois qu’on sait, ce n’est plus la même chose : on peut toujours être impressionné par le dispositif mis en œuvre par le magicien, mais on sait qu’il y a un truc. Bref, on ne voit plus la (magie) politique de la même manière !

Je vais essayer d’en résumer au moins une partie…

Bourdieu part de cette question : si c’est nous qui déléguons une partie de notre pouvoir aux hommes et aux femmes politiques, comment se fait-il qu’ils apparaissent comme ayant du pouvoir sur nous ? Il demande :

[259] “Mais s’il est vrai que déléguer, c’est charger quelqu’un d’une fonction, d’une mission, en lui transmettant son pouvoir, on doit se demander comment il peut se faire que le mandataire puisse avoir du pouvoir sur celui qui lui donne son pouvoir.”

Du coup, c’est bien une forme de “fétichisme“, au sens où Marx parlait de “fétichisme de la marchandise” dans Le Capital : lorsque des choses produites par l’Homme acquièrent une vie propre au point qu’on oublie qu’elles aient été produites par l’Homme.**

[261] “Les fétiches politiques sont des gens, des choses, des êtres, qui semblent ne devoir qu’à eux-mêmes une existence que les agents sociaux leur ont donnée ; les mandants adorent leur propre créature.”

Thierry Ehrmann Cropped by Vladimir Koznyshev

Et tout comme chez Marx le “fétichisme de la marchandise” (et de sa valeur) est au principe de l’aliénation, Bourdieu peut dire que :

[261] “C’est le travail de délégation qui, étant oublié et ignoré, devient le principe de l’aliénation politique.”

Donc => toutes les institutions, les partis, les fonctions politiques ne sont que des choses que nous avons créées, et les dirigeants sont simplement des gens que nous avons décidé de mettre dans ces institutions, ces partis, ces fonctions. Rien de plus finalement. Ce sont “nos créatures”. Mais on en vient à l’oublier au point qu’ils peuvent se présenter à nous comme ayant toujours existé. Mieux : comme s’il n’était pas possible de se passer d’eux ! L’aliénation, elle est là !

Pour expliquer cela, Bourdieu se réfère à “L’Antéchrist” de Nietzsche :

[267] “Premier procédé que peut employer le ministre, celui qui consiste à se faire apparaître comme nécessaire. (…) Ce que suggère Nietzsche, c’est que (…) l’intermédiaire doit produire le besoin de son propre produit. Et pour cela, il faut qu’il produise la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre.”

Ça parle ça, non : “produire la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre” ? 🙂 Ces institutions ou organismes (de contrôle par exemple) qui n’ont pas 20 ans, et qu’on nous présente comme tout à fait essentiels à notre survie, ces hommes et femmes politiques qui nous expliquent tout ce qu’ils ont mis en place d’ultra bénéfiques à nos sociétés ? Ces élus locaux (en fait, c’est encore plus vrai quand ils sont dans l’opposition) qui nous expliquent à quel point leur combat a été important pour la commune !

Bourdieu continue de citer Nietzsche :

[268] “Le mandataire opère ainsi (…) une ‘transformation de soi en sacré’. Pour faire éprouver sa nécessité, le mandataire recourt aussi à la stratégie du ‘dévouement personnel’. (…) Le mandataire est celui qui s’assigne des tâches sacrées.”

En fait, le mandataire, par une espèce de “mauvaise foi” (et Bourdieu se réfère ici à la “mauvaise foi” de Sartre, dans “L’Etre et le Néant”), se ment aussi à lui-même :

[268] “le prêtre, dit Nietzsche, est celui qui ‘appelle Dieu sa propre volonté’ (On pourrait dire de même que l’homme politique appelle peuple, opinion, nation, sa propre volonté).”

Et c’est là que ça devient encore plus intéressant – et plus subtil (que tout ce qu’on peut lire actuellement sur la politique !) : le magicien (politique) croit en son propre tour de magie ! Et c’est ça qui fait le cœur du “mystère du ministère”, que Bourdieu appelle également l’”imposture légitime” :

[274] “les mandataires ne sont pas cyniques (ou beaucoup moins et beaucoup moins souvent qu’on ne pourrait le croire), (…) ils sont pris au jeu et (…) ils croient vraiment à ce qu’ils font.”

Et ça, c’est très important pour comprendre la politique : on ne peut pas simplement opposer une “représentation naïve du mandataire dévoué, du militant désintéressé, du dirigeant plein d’abnégation” à une “vision cynique du mandataire comme usurpateur conscient et organisé”.

[273] “L’imposture légitime ne réussit que parce que l’usurpateur n’est pas un calculateur cynique qui trompe consciemment le peuple, mais quelqu’un qui se prend en toute bonne foi pour autre chose que ce qu’il est.”

Bourdieu aboutit donc à une conclusion tout à fait non-manichéenne : il n’y a pas les “bons” politiques honnêtes et désintéressés et les “mauvais” politiques malhonnêtes et intéressés (par le pouvoir, l’argent, etc.). Il y a un “jeu” politique, dans lequel ils sont toutes et tous pris, et cela en toute bonne foi.

Et plus les uns et les autres tentent de nous faire croire qu’ils sont les “bons” face à leurs adversaires qui sont les “mauvais” (“Votez pour nous“, “Renversons la majorité en place“, etc.), au plus ils sont eux-mêmes pris dans ce jeu. Et plus ils y croient eux-mêmes, au plus ils vont arriver à nous faire y croire. Il suffit d’aller sur Twitter pour se rendre compte à quel point certains se font les défenseurs, de bonne foi, des institutions en place : l’ “Etat de droit”, la Loi, les partis, la Fonction publique, etc.

Et c’est comme ça que Bourdieu termine sur cette dernière phrase :

[279] “La révolution contre la cléricature politique, et contre l’usurpation qui est inscrite à l’état potentiel dans la délégation, reste toujours à faire.”

Je pense que c’est maintenant, plus que jamais, qu’il faut opérer cette révolution par laquelle on déconstruit l’idée même de délégation politique et tout ce qui va avec, en particulier la particratie.

Cette dernière phrase du texte “La délégation et le fétichisme politique” est très exactement la première phrase de mon livre en cours sur l’Empowerment et la crise de la délégation…. 😉 #JyBosseJyBosse

* “La délégation et le fétichisme politique” (tiré d’une conférence donnée à l’Association des étudiants protestants de Paris, le 7 juin 1983) a d’abord été publié dans Actes de la Recherche en Sciences sociales, 52-53 (juin 1984), pp. 49-55 (en photo). La version que je cite ici est publiée dans “Langage et pouvoir symbolique”, Paris : Editions du Seuil, 2001, pp. 259-279.

**Marx, K. 1993. Le Capital. Livre premier, Paris : PUF, p. 83.

 

 

Share

Parution : Néo Santé, n°77, avril 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (II) : La posture”, Néo Santé, n°77, avril 2018, p. 24.  Parution du 2ème article de ma série sur cet organe fascinant qu’est le diaphragme ! Cet article s’intéresse en particulier aux relations entre notre posture, notre respiration et notre digestion. Ainsi, il est prouvé que le travail sur la respiration diaphragmatique permet de réduire les reflux gastriques ! Explication dans l’article…

Share

Martin Luther King sur la distinction entre les lois “justes” et les lois “injustes”

A l’occasion des 50 ans de l’assassinat de Martin Luther King, je ressors un extrait d’une de ces lettres les plus intéressantes (à mon sens) : la “Lettre d’une prison de Birmingham” (pour la petite histoire, il l’a écrite du fond de sa cellule sur des morceaux de journaux et de papier toilette !). Il y développe un point de vue tout à fait intéressant sur la distinction entre les “lois justes” et les “lois injustes”. Ces dernières étant en contradiction avec la morale.

Étant athée, je mets la dimension religieuse de côté, mais j’aime bien l’idée de garder un point de vue moral. En fait, je pense que c’est un des problèmes principaux à l’heure actuelle : le point de vue moral est totalement écarté du débat, au profit du seul et unique point de vue “légal”. Il y a des choses que (presque) tout le monde reconnaît comme « immorale » mais on les accepte parce qu’elles sont “légales”. On en vient même à dire qu’il faudrait que ce qui est immoral devienne illégal… comme si le fait que ça soit immoral ne suffisait pas pour empêcher un comportement ou un acte.

Cette idée est particulièrement présente dans les débats sur les réfugiés ou les scandales politico-financiers, par exemple.

Martin Luther King croyait en une Morale et une Justice, qui permettraient de juger de la légitimité d’un loi. Et il se disait “gravement déçu par les Blancs modérés (…) plus dévoués à l’ordre qu’à la justice“. Des équivalents des “Blancs modérés”, il y a en a actuellement dans tous les débats (et beaucoup sont sur Twitter !), constamment à rappeler que la loi est la loi, que c’est l’”Etat de droit”, etc. Contrairement à ce que ces “Blancs modérés” croient/croyaient peut-être, l’idée d’une Morale ne va pas à l’encontre d’un idéal démocratique. Que du contraire, les vertus morales sont au coeur des écrits des théoriciens de la démocratie antique, comme Aristote ou Cicéron, pour ne citer qu’eux. Ce n’est qu’avec Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin (que Luther King cite, tous deux) que la dimension religieuse prend vraiment le dessus, pour arriver bien plus tard au puritanisme des 16ème et 17ème siècles.

Mais j’arrête d’écrire ! Et vous laisse avec les mots de Martin Luther King  :

On peut nous demander : “Comment pouvez-vous préconiser de désobéir à certaines lois et d’obéir à d’autres ?” La réponse se trouve dans le fait qu’il y a deux types de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je serais le premier à préconiser d’obéir aux lois justes. On a non seulement une responsabilité légale, mais aussi une responsabilité morale d’obéir aux lois qui sont justes. Inversement, on a une responsabilité morale à désobéir aux lois injustes. Je serais d’accord avec St Augustin, lorsqu’il dit qu’”une loi injuste n’est pas une loi du tout”.

Maintenant, quelle est la différence entre les deux ? Comment détermine-t-on si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une règle humaine qui s’accorde avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une règle qui ne s’accorde pas avec la loi morale. Pour le dire avec les mots de St. Thomas d’Aquin : Une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle ou la loi naturelle. Toute loi qui élève la personnalité humaine est une loi juste. Toute loi qui dégrade la personnalité humaine est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste parce que la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un sentiment erroné de supériorité et à celui qui la subit un sentiment erroné d’infériorité.

(…)

Nous ne devons jamais oublier que tout ce qu’a fait Adolf Hitler en Allemagne était “légal”, et tout ce qu’ont fait les combattants de la liberté en Hongrie était “illégal”. C’était “illégal” d’aider et d’héberger un Juif dans l’Allemagne d’Hitler. Malgré cela, je suis sûr que, si j’avais vécu en Allemagne à cette époque, j’aurais aidé et hébergé mes frères juifs.

(la traduction est de moi)

Share