“La délégation et le fétichisme politique” de Bourdieu : L’auto-défense contre la magie politique

Il y a un texte que je ne me lasse pas de lire et relire, depuis près de 20 ans, c’est “La délégation et le fétichisme politique“* de Pierre Bourdieu. Ce petit texte est un bijou de déconstruction de choses qui paraissent évidentes en matière de politique. Je pense que toute personne intéressée par la politique devrait se plonger dedans. C’est presque un manuel d’auto-défense citoyenne pour ne pas croire en n’importe quoi.

Bourdieu cherche à comprendre pleinement cette espèce d’ “acte magique” par lequel un individu se voit investi des pouvoirs d’un groupe. C’est ce qu’il appelle “le mysterium du ministerium”.

Du coup, j’ai toujours perçu ce texte comme le dévoilement d’un tour de magie. Une fois qu’on sait, ce n’est plus la même chose : on peut toujours être impressionné par le dispositif mis en œuvre par le magicien, mais on sait qu’il y a un truc. Bref, on ne voit plus la (magie) politique de la même manière !

Je vais essayer d’en résumer au moins une partie…

Bourdieu part de cette question : si c’est nous qui déléguons une partie de notre pouvoir aux hommes et aux femmes politiques, comment se fait-il qu’ils apparaissent comme ayant du pouvoir sur nous ? Il demande :

[259] “Mais s’il est vrai que déléguer, c’est charger quelqu’un d’une fonction, d’une mission, en lui transmettant son pouvoir, on doit se demander comment il peut se faire que le mandataire puisse avoir du pouvoir sur celui qui lui donne son pouvoir.”

Du coup, c’est bien une forme de “fétichisme“, au sens où Marx parlait de “fétichisme de la marchandise” dans Le Capital : lorsque des choses produites par l’Homme acquièrent une vie propre au point qu’on oublie qu’elles aient été produites par l’Homme.**

[261] “Les fétiches politiques sont des gens, des choses, des êtres, qui semblent ne devoir qu’à eux-mêmes une existence que les agents sociaux leur ont donnée ; les mandants adorent leur propre créature.”

Thierry Ehrmann Cropped by Vladimir Koznyshev

Et tout comme chez Marx le “fétichisme de la marchandise” (et de sa valeur) est au principe de l’aliénation, Bourdieu peut dire que :

[261] “C’est le travail de délégation qui, étant oublié et ignoré, devient le principe de l’aliénation politique.”

Donc => toutes les institutions, les partis, les fonctions politiques ne sont que des choses que nous avons créées, et les dirigeants sont simplement des gens que nous avons décidé de mettre dans ces institutions, ces partis, ces fonctions. Rien de plus finalement. Ce sont “nos créatures”. Mais on en vient à l’oublier au point qu’ils peuvent se présenter à nous comme ayant toujours existé. Mieux : comme s’il n’était pas possible de se passer d’eux ! L’aliénation, elle est là !

Pour expliquer cela, Bourdieu se réfère à “L’Antéchrist” de Nietzsche :

[267] “Premier procédé que peut employer le ministre, celui qui consiste à se faire apparaître comme nécessaire. (…) Ce que suggère Nietzsche, c’est que (…) l’intermédiaire doit produire le besoin de son propre produit. Et pour cela, il faut qu’il produise la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre.”

Ça parle ça, non : “produire la difficulté qu’il sera seul à pouvoir résoudre” ? 🙂 Ces institutions ou organismes (de contrôle par exemple) qui n’ont pas 20 ans, et qu’on nous présente comme tout à fait essentiels à notre survie, ces hommes et femmes politiques qui nous expliquent tout ce qu’ils ont mis en place d’ultra bénéfiques à nos sociétés ? Ces élus locaux (en fait, c’est encore plus vrai quand ils sont dans l’opposition) qui nous expliquent à quel point leur combat a été important pour la commune !

Bourdieu continue de citer Nietzsche :

[268] “Le mandataire opère ainsi (…) une ‘transformation de soi en sacré’. Pour faire éprouver sa nécessité, le mandataire recourt aussi à la stratégie du ‘dévouement personnel’. (…) Le mandataire est celui qui s’assigne des tâches sacrées.”

En fait, le mandataire, par une espèce de “mauvaise foi” (et Bourdieu se réfère ici à la “mauvaise foi” de Sartre, dans “L’Etre et le Néant”), se ment aussi à lui-même :

[268] “le prêtre, dit Nietzsche, est celui qui ‘appelle Dieu sa propre volonté’ (On pourrait dire de même que l’homme politique appelle peuple, opinion, nation, sa propre volonté).”

Et c’est là que ça devient encore plus intéressant – et plus subtil (que tout ce qu’on peut lire actuellement sur la politique !) : le magicien (politique) croit en son propre tour de magie ! Et c’est ça qui fait le cœur du “mystère du ministère”, que Bourdieu appelle également l’”imposture légitime” :

[274] “les mandataires ne sont pas cyniques (ou beaucoup moins et beaucoup moins souvent qu’on ne pourrait le croire), (…) ils sont pris au jeu et (…) ils croient vraiment à ce qu’ils font.”

Et ça, c’est très important pour comprendre la politique : on ne peut pas simplement opposer une “représentation naïve du mandataire dévoué, du militant désintéressé, du dirigeant plein d’abnégation” à une “vision cynique du mandataire comme usurpateur conscient et organisé”.

[273] “L’imposture légitime ne réussit que parce que l’usurpateur n’est pas un calculateur cynique qui trompe consciemment le peuple, mais quelqu’un qui se prend en toute bonne foi pour autre chose que ce qu’il est.”

Bourdieu aboutit donc à une conclusion tout à fait non-manichéenne : il n’y a pas les “bons” politiques honnêtes et désintéressés et les “mauvais” politiques malhonnêtes et intéressés (par le pouvoir, l’argent, etc.). Il y a un “jeu” politique, dans lequel ils sont toutes et tous pris, et cela en toute bonne foi.

Et plus les uns et les autres tentent de nous faire croire qu’ils sont les “bons” face à leurs adversaires qui sont les “mauvais” (“Votez pour nous“, “Renversons la majorité en place“, etc.), au plus ils sont eux-mêmes pris dans ce jeu. Et plus ils y croient eux-mêmes, au plus ils vont arriver à nous faire y croire. Il suffit d’aller sur Twitter pour se rendre compte à quel point certains se font les défenseurs, de bonne foi, des institutions en place : l’ “Etat de droit”, la Loi, les partis, la Fonction publique, etc.

Et c’est comme ça que Bourdieu termine sur cette dernière phrase :

[279] “La révolution contre la cléricature politique, et contre l’usurpation qui est inscrite à l’état potentiel dans la délégation, reste toujours à faire.”

Je pense que c’est maintenant, plus que jamais, qu’il faut opérer cette révolution par laquelle on déconstruit l’idée même de délégation politique et tout ce qui va avec, en particulier la particratie.

Cette dernière phrase du texte “La délégation et le fétichisme politique” est très exactement la première phrase de mon livre en cours sur l’Empowerment et la crise de la délégation…. 😉 #JyBosseJyBosse

* “La délégation et le fétichisme politique” (tiré d’une conférence donnée à l’Association des étudiants protestants de Paris, le 7 juin 1983) a d’abord été publié dans Actes de la Recherche en Sciences sociales, 52-53 (juin 1984), pp. 49-55 (en photo). La version que je cite ici est publiée dans “Langage et pouvoir symbolique”, Paris : Editions du Seuil, 2001, pp. 259-279.

**Marx, K. 1993. Le Capital. Livre premier, Paris : PUF, p. 83.

 

 

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Parution : Néo Santé, n°77, avril 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (II) : La posture”, Néo Santé, n°77, avril 2018, p. 24.  Parution du 2ème article de ma série sur cet organe fascinant qu’est le diaphragme ! Cet article s’intéresse en particulier aux relations entre notre posture, notre respiration et notre digestion. Ainsi, il est prouvé que le travail sur la respiration diaphragmatique permet de réduire les reflux gastriques ! Explication dans l’article…

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Martin Luther King sur la distinction entre les lois “justes” et les lois “injustes”

A l’occasion des 50 ans de l’assassinat de Martin Luther King, je ressors un extrait d’une de ces lettres les plus intéressantes (à mon sens) : la “Lettre d’une prison de Birmingham” (pour la petite histoire, il l’a écrite du fond de sa cellule sur des morceaux de journaux et de papier toilette !). Il y développe un point de vue tout à fait intéressant sur la distinction entre les “lois justes” et les “lois injustes”. Ces dernières étant en contradiction avec la morale.

Étant athée, je mets la dimension religieuse de côté, mais j’aime bien l’idée de garder un point de vue moral. En fait, je pense que c’est un des problèmes principaux à l’heure actuelle : le point de vue moral est totalement écarté du débat, au profit du seul et unique point de vue “légal”. Il y a des choses que (presque) tout le monde reconnaît comme « immorale » mais on les accepte parce qu’elles sont “légales”. On en vient même à dire qu’il faudrait que ce qui est immoral devienne illégal… comme si le fait que ça soit immoral ne suffisait pas pour empêcher un comportement ou un acte.

Cette idée est particulièrement présente dans les débats sur les réfugiés ou les scandales politico-financiers, par exemple.

Martin Luther King croyait en une Morale et une Justice, qui permettraient de juger de la légitimité d’un loi. Et il se disait “gravement déçu par les Blancs modérés (…) plus dévoués à l’ordre qu’à la justice“. Des équivalents des “Blancs modérés”, il y a en a actuellement dans tous les débats (et beaucoup sont sur Twitter !), constamment à rappeler que la loi est la loi, que c’est l’”Etat de droit”, etc. Contrairement à ce que ces “Blancs modérés” croient/croyaient peut-être, l’idée d’une Morale ne va pas à l’encontre d’un idéal démocratique. Que du contraire, les vertus morales sont au coeur des écrits des théoriciens de la démocratie antique, comme Aristote ou Cicéron, pour ne citer qu’eux. Ce n’est qu’avec Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin (que Luther King cite, tous deux) que la dimension religieuse prend vraiment le dessus, pour arriver bien plus tard au puritanisme des 16ème et 17ème siècles.

Mais j’arrête d’écrire ! Et vous laisse avec les mots de Martin Luther King  :

On peut nous demander : “Comment pouvez-vous préconiser de désobéir à certaines lois et d’obéir à d’autres ?” La réponse se trouve dans le fait qu’il y a deux types de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je serais le premier à préconiser d’obéir aux lois justes. On a non seulement une responsabilité légale, mais aussi une responsabilité morale d’obéir aux lois qui sont justes. Inversement, on a une responsabilité morale à désobéir aux lois injustes. Je serais d’accord avec St Augustin, lorsqu’il dit qu’”une loi injuste n’est pas une loi du tout”.

Maintenant, quelle est la différence entre les deux ? Comment détermine-t-on si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une règle humaine qui s’accorde avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une règle qui ne s’accorde pas avec la loi morale. Pour le dire avec les mots de St. Thomas d’Aquin : Une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle ou la loi naturelle. Toute loi qui élève la personnalité humaine est une loi juste. Toute loi qui dégrade la personnalité humaine est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste parce que la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un sentiment erroné de supériorité et à celui qui la subit un sentiment erroné d’infériorité.

(…)

Nous ne devons jamais oublier que tout ce qu’a fait Adolf Hitler en Allemagne était “légal”, et tout ce qu’ont fait les combattants de la liberté en Hongrie était “illégal”. C’était “illégal” d’aider et d’héberger un Juif dans l’Allemagne d’Hitler. Malgré cela, je suis sûr que, si j’avais vécu en Allemagne à cette époque, j’aurais aidé et hébergé mes frères juifs.

(la traduction est de moi)

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Parution de la 2ème partie de ma série sur la radicalisation

Parution de la deuxième partie de ma série sur la radicalisation, dans le n° 12 (avril 2018), de la revue numérique de la Fondation “Ceci n’est pas une crise”.

Ces réflexions sur la radicalisation feront partie du livre à paraître sur les notions d’empowerment et d’anti-délégation.

Ce deuxième article retrace l’historique, d’un Islam émancipateur à un Islam de survie, et fera, pour cela, un détour par les Etats-Unis, qui ont connu, avant la Belgique ou la France, un Islam des quartiers défavorisés, avec les Black Muslims et Malcolm X d’abord, puis les Five-Percenters, et finalement le Salafisme. Ce détour permet de comprendre la dimension identitaire de la radicalisation religieuse.

Lire l’article sur le site de la revue…

Référence :

Patte, Y. (2017), Désappropriation. Radicalisation. Abandon. A quoi se raccrocher ? (2/4), Revue numérique de la Fondation Ceci n’est pas une crise, n°12, avril, pp. 10-14.

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Les citoyens doivent-ils contrôler les politiques ? Réflexion sur la “dokimasie” à Athènes

Ce midi, l’émission radio #Débats1 (sur La Première – RTBF) posera cette question : “Les citoyens doivent-ils pouvoir contrôler les politiques ?”
 
… Voilà une question qui en apprend surtout beaucoup sur l’état de nos démocraties, comme si on avait oublié que ça en était, précisément, un des fondements.
 
On sait par exemple que les Athéniens considéraient le contrôle de l’exercice du pouvoir par le “démos”, comme un pilier du régime démocratique. Les dirigeants de la Cité étaient effectivement soumis à un contrôle strict de leur action.
 
Eschine (dans son fameux discours “Contre Ctésiphon”) explique :
Dans une Cité si ancienne et si grande, personne n’est soustrait à l’obligation de rendre ses comptes d’entre ceux qui touchent de près ou de loin aux affaires publiques“.
 
Et comme c’est souvent le cas, c’était institutionnalisé. Ca s’appelait la “DOKIMASIE” (en grec ancien : δοκιμασία), qui consistait en un examen approfondi du futur dirigeant, entre sa désignation et son entrée en fonction ! Aristote décrit très bien cette procédure dans sa “Constitution d’Athènes” (chap. LV) :
“Car tous les magistrats, soit désignés par le sort, soit élus, n’entrent en charge qu’après avoir été soumis à un examen”.
 
La dokimasie est conçue comme un garde-fou contre les effets non-désirés du tirage au sort, c’était une sorte d'”auto-contrôle du système” (Dabdab Trabulsi, 2006:204)*.
 
Mais sur quoi portait cet examen ? C’est là que c’est encore plus intéressant ! 😉 Sur :
  • La moralité de l’élu
  • Des questions fiscales : payait-il bien ses impôts ? Etc.
  • Sa loyauté démocratique (dont la protection des faibles, etc…)
  • Ou encore l’incompatibilité de certains cumuls ! (poke Cumuleo !!) 😉
La dokimasie permettait donc de s’assurer, avant même son entrée en fonction, que le futur dirigeant était avant tout un bon citoyen, et c’est une instance liée au Tribunal du peuple, qui s’en assurait.
 
Alors, oui, historiquement, les citoyens doivent pouvoir contrôler les politiques. C’est précisément le fait qu’on l’ait un peu perdu qui pose problème. Heureusement, des initiatives comme Cumuleo, Transparencia, Belvox viennent ramener un peu de fondement démocratique en Belgique, et sont suivis par de nombreux partis émergents, comme Oxygène pour ne citer qu’eux…
 
J’ai en tout cas hâte d’écouter cette émission !! 🙂
 
*Comme le rajoute Dabdab Trabulsi (2006), la dokimasie pouvait s’avérer être une forme d’ “ostracisme préventif”, contre les oligarques plutôt que contre les éventuels candidats à la tyrannie. J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer brièvement ici l’intérêt de l’”ostracisme” pour assurer le renouvellement du pouvoir
 
Source : Dabdab Trabulsi, J.A. (2006) “Participation directe et démocratie grecque. Une histoire exemplaire ?”, Presses Univ. Franche-Comté.
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Brève réflexion sur l’AFSCA, les scandales alimentaires et la gestion du risque

“On ne peut plus être aussi oppressant pour les petits artisans et petites PME alors que le système était laxiste pour la grande industrie” – Ministre René Collin (CDH) à propos de l’AFSCA.
 

A quelques mois d’intervalle, l’Agence fédérale (belge) pour la sécurité de la chaîne alimentaire (#AFSCA) a montré, à l’occasion de deux scandales, son incapacité à assurer la sécurité de la chaîne alimentaire.

Je le répète, comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois : ce n’est pas tant un problème organisationnel (un inspecteur qui aurait failli dans sa mission de contrôle), qu’un réel problème structurel : on ne sécurise pas la chaîne alimentaire en favorisant l’alimentation industrielle et en pénalisant l’alimentation artisanale.

Il y a une distinction fondamentale qui doit être faite en matière de gestion du risque : entre un producteur qui produit 40.000 tonnes de viande par an, et 1000 producteurs qui produisent 40 tonnes, le risque d’intoxication n’est pas le même.
 
C’est un peu cette vieille idée qu’on peut tromper 1 fois mille personnes, mais on ne peut pas tromper 1000 fois 1 personne (tout le monde se rappelle de La Cité de la peur ?) 😀 Un petit producteur ne pourra provoquer une intoxication qu’à un petit nombre de consommateurs, et il ne le fera qu’une fois. Il sera ensuite probablement obligé de fermer (il ne pourra pas recommencer à intoxiquer ses consommateurs plusieurs fois de suite).
 
Les ministres Denis Ducarme (MR – Mouvement Réformateur) et Collin (CDH – Centre Démocrate Humaniste) et le député wallon Dimitri Fourny (CDH) demandent un audit, une reforme, une refonte complète de l’AFSCA (à mon sens, c’est un démantèlement complet qui serait nécessaire, mais bon…). Je leur propose de réfléchir à ceci, dans leur réforme :
 
Il y a une différence entre la “probabilité d’ensemble” et la “probabilité de temps” : 1 personne qui lance 100 fois un dé, et 100 personnes qui lancent 1 fois un dé, ce n’est pas tout à fait la même chose. Blaise Pascal et Pierre de Fermat se prenaient déjà la tête là-dessus au 17ème siècle dans leurs correspondances. Alors que la probabilité de tomber sur un 6 est toujours de 1/6, quels que soient les résultats précédents, la probabilité que le lanceur unique tombe sur un 6 sur ses 100 lancers de dé est évidemment bien supérieure à 1/6.
 
La logique de l’AFSCA est celle du contrôle. Du coup, ça paraît logique de favoriser la centralisation de la production (on favorise les gros acteurs alimentaires et on pénalise les petits producteurs) : il est plus facile de contrôler un producteur que de contrôler 1000 producteurs… Mais ce faisant, on soumet la chaîne alimentaire à un risque bien plus grand. Toute intoxication, peut-être moins fréquente qu’avec des petits producteurs, touchera par contre davantage de consommateurs (ici en l’occurence 30% de la viande en magasin).
 
Au final, le bilan, c’est une fragilisation de la chaîne alimentaire et non une sécurisation (tout comme un territoire, où tout l’emploi serait centralisé chez un seul gros employeur, serait bien fragile si cet employeur licenciait ou délocalisait).
 
Dans La Libre Belgique, Francis Van de Woestyne appelle une réponse citoyenne. La voici : les citoyens veulent une alimentation à échelle humaine, locale et décentralisée. C’est aussi la meilleure manière de gérer le risque, parce que celui-ci est réparti sur un ensemble de producteurs (d’où la probabilité d’ensemble), et non sur un seul producteur parce que cela augmente le risque au fur et à mesure du temps (d’où la probabilité de temps). En fait, le sens commun comprend bien cette idée que les institutions ne comprennent pas : “on ne met pas tous ses oeufs dans le même panier”… et on ne joue pas à la roulette russe 6 fois de suite avec le même révolver… 😉
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CrossFit : l’importance de ne pas réguler le secteur du fitness et de l’alimentation

J’attendais une occasion d’expliquer cela depuis longtemps ! A celles et ceux qui pensent que je fais un peu un grand écart entre d’un côté le CrossFit et d’autre part les mouvements citoyens et en transition, comme si c’était des choses tout à fait différentes, voire même contradictoires, voici une vidéo qui explique quelque chose de fondamental :

On ne peut pas laisser un gouvernement dicter ce qu’est une bonne alimentation ou ce qu’est une activité physique saine. Parce que lorsqu’il le fait, c’est principalement en faveur de lobbies qui ont quelque chose à vendre, et non en faveur de la santé de la population. Et c’est très explicitement le combat que mène CrossFit depuis ses débuts.

Partout dans le monde, les associations qui veulent réguler la santé, l’alimentation, la préparation physique, sont les mêmes qui sont financées/sponsorisées par de puissants lobbies comme, par exemple, Coca-Cola, comme je l’ai montré pour la France, la Belgique ou la Suisse (avec une version résumée dans Sport et Vie).

CrossFit, Inc., est à la pointe de ce combat contre les collusions entre gouvernements et lobbies qu’on retrouve dans n’importe quelle demande de régulation. En une grosse dizaine d’années, CrossFit a fait plus pour réduire l’incidence de certaines maladies chroniques, comme le diabète de type 2, que toutes les institutions sportives et sanitaires… parce que la plupart de ces institutions sont financées par Coca-Cola et des lobbies liés au sucre, qui est le principal responsable de ces maladies chroniques.

Je le répète : quand un gouvernement a le pouvoir de réguler un secteur d’activité, les acteurs de ce secteur vont consacrer davantage de leurs ressources à faire pression sur le gouvernement pour que la régulation soit en leur faveur.

Pour moi, le modèle de développement du CrossFit – que j’ai pu tester professionnellement depuis plusieurs années – est au coeur de la transition vers une société où nous pouvons individuellement et collectivement nous réapproprier librement notre alimentation, notre condition physique, notre santé, notre corps.

Comprenez bien : si le monde du fitness était régulé, ça favoriserait les grandes chaînes et les acteurs puissants du domaine, comme Basic Fit, et des marques ayant la possibilité de promouvoir leurs produits en influençant la réglementation en matière de conseils alimentaires. On serait dans un modèle identique à celui où le petit producteur local de tartes artisanales serait empêché au nom de tout un ensemble de normes absurdes et infondées, alors que McDonald’s et Coca-Cola sont présents partout.

Si les conseils en nutrition étaient réglementés, les détenteurs de la licence seraient probablement obligés de conseiller la pyramide alimentaire officielle, avalisée par le gouvernement… et conçue en 1992, par le Ministère américain de l’agriculture (USDA), qui a placé à sa base, les aliments que son secteur produit majoritairement : les céréales.

Evoluer et entreprendre dans le CrossFit m’ont très clairement ouvert à un modèle économique où l’enjeu principal est de supprimer au maximum les barrières à l’entrée…

Au-delà du fait que le CrossFit fonctionne incroyablement bien au niveau de la condition physique et de la santé (et que c’est vraiment fun !), il faut aussi considérer tout ce que ce modèle a à nous apprendre au niveau social et économique, pour aller vers davantage de liberté et d’égalité.

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Parution : Néo Santé, n°76, mars 2018

Nouvelle parution : “De la respiration à la digestion (I) : Le diaphragme”, Néo Santé, n°76, mars 2018, p. 24.  On peut survivre plusieurs semaines sans manger, quelques jours sans boire, mais pas plus de quelques minutes sans respirer. C’est par une première respiration que l’on naît, et c’est avec un dernier souffle que l’on meurt. J’aimerais, dans cet article, et dans un ou deux autres articles qui suivront, m’intéresser à la respiration. Celle-ci affecte les systèmes nerveux, circulatoire, immunitaire, digestif, lymphatique, etc. Dans cette rubrique, c’est au lien entre respiration et digestion que l’accent sera mis. Et à ce niveau, le diaphragme est certainement un muscle tout à fait central… A lire dans Néo Santé.

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Parution : Néo Santé, n°75, février 2018

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Nouvelle parution : “Le passage au paléo (III)”, Néo Santé, n°75, février 2018, p. 24. Troisième et dernier volet de ma série sur la mise en oeuvre concrète d’une alimentation paléo. Lorsque les deux premières étapes sont franchies (réduire les sucres et rééquilibrer Omega-3/Omega-6, se libérer des céréales), l’aspirant au régime paléo n’a plus qu’à privilégier les aliments originels (légumes, fruits, viande et poisson, graines et noix) dans son assiette, de préférence en les cultivant et cuisinant lui-même. La maîtrise de son alimentation est même la principale caractéristique du mode de vie paléolithique. A lire dans Néo Santé…

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Le charlatanisme participatif. Ou pourquoi je n’assisterai plus jamais à une réunion impliquant des post-it…

C’est devenu presque une évidence, toute réunion ou animation, tout séminaire ou atelier, doit impliquer : des post-it, des marqueurs de couleurs et de grandes feuilles blanches (des flip-charts) ! Et si possible un animateur-facilitateur-expert-en-intelligence-collective-et-animation-de-groupe

On fait une première réunion, et c’est très chouette, on s’amuse bien, on rigole, l’ambiance est bonne, et les dizaines de post-it rassemblés sous forme d’un arbre aux multiples branches ou d’une fleur aux multiples pétales sur le flip-chart donnent l’impression qu’on a bien bossé. Puis, une deuxième réunion, sur le même modèle, laisse l’impression qu’on avance déjà un peu moins bien, et certains commencent à se demander à quoi tout cela va-t-il servir (et qu’est-ce qui a été fait des premiers post-it). Et à la troisième réunion, il n’y a presque plus personne, et on se lamente sur le fait qu’il est devenu très difficile de mobiliser les gens à l’heure actuelle…

Soyons clairs : gérer un groupe n’est jamais une chose facile. Et bien que le « groupe » soit notre environnement tout à fait naturel, il s’agit d’un système extrêmement complexe (ou plutôt faudrait-il dire : parce que c’est notre environnement naturel, c’est un système extrêmement complexe). Tout cela pour dire que je ne blâme pas toutes celles et ceux qui essaient de trouver des solutions pour animer des groupes, et encore moins celles et ceux qui essaient de réunir des gens, en groupe, pour s’engager socialement, politiquement, environnementalement, etc.

Non, le ras-le-bol que j’ai – et que j’ai l’impression de partager avec de plus en plus de monde – c’est envers ces « animateurs-facilitateurs-experts-en-intelligence-collective-et-animation-de-groupe », as known as « charlatans en participation ».

Le charlatanisme, c’est l’art d’abuser de la crédulité publique, ici en l’occurrence de la crédulité de celles et ceux qui organisent des activités de groupe, et en particulier de la crédulité des mouvements citoyens, qui aspirent à davantage de participation dans leur fonctionnement interne – je vais donner un exemple concret et vécu juste après.

Au niveau médical, le charlatanisme, c’est de le fait de proposer à des malades des remèdes illusoires ou insuffisamment éprouvés en les présentant comme salutaires ou sans danger (art. 39, intégré à l’article R4127-39 du code de la santé publique, en France). Et dans nos démocraties « malades » (malades entre autres d’un manque de participation et d’implication de la population), il se trouve plein de charlatans disposés à proposer des remèdes tous moins éprouvés les uns que les autres. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment nouveau, Trotsky (1930) parlait déjà de « charlatanisme démocratique » lorsqu’on « vendait » aux ouvriers, la République démocratique, qui n’était pour lui, qu’une forme masquée de l’Etat-bourgeois, un « mensonge des dirigeants sociaux-démocrates ».

Un exemple concret…

Très récemment, j’assistais à une journée de réflexion sur les mouvements citoyens émergents. Etaient présents, un ensemble de mouvements et partis citoyens, des acteurs du changement, des porteurs de projets innovants vers plus de participation citoyenne, de transparence, etc.

Les organisateurs, pensant certainement bien faire, avaient invité un de ces « animateurs-facilitateurs-experts-en-intelligence-collective-et-animation-de-groupe ». Son animation portait sur l’ « intelligence collective »…

Nous avons donc reçu chacun 3 post-it (première étape obligée de toute animation de groupe). Sur chacun de ces post-it, nous devions écrire un mot évoquant pour nous l’ « intelligence collective ». Munis de nos 3 mots, nous devions former un groupe avec 3 ou 4 personnes autour de nous, et choisir au sein du groupe, à partir de nos 10-15 mots mis en commun, 5 mots liés à l’ « intelligence collective ». De là, chaque groupe se choisissait un représentant, qui allait proposer les 5 mots choisis en l’ensemble de l’assemblée, et de là ces représentants sélectionnaient 10 mots.

En une quinzaine de minutes, la quarantaine de participants avaient donc sélectionné, « collectivement », 10 mots liés à l’ « intelligence collective »…

… Bon, je passe tous les biais possibles et imaginables qui ont abouti au fait que finalement ce sont 2 personnes qui ont pris le lead pour trier et sélectionner l’ensemble des mots et en ressortir 10 (probablement les 2 personnes qui ont été chefs scouts quand elles étaient jeunes), mais surtout, l’ « animateur-facilitateur-expert-en-intelligence-collective-et-animation-de-groupe » concluait très fièrement avec un « Et bien, vous voyez, en une quinzaine de minutes, nous sommes arrivés à produire tous ensemble, une définition de l’intelligence collective ! » Et de s’applaudir en souriant (bêtement) !!

… SAUF QUE NON. Dix mots, ça ne fait pas une définition. Dix mots, ça fait dix mots. Point. Même pas une phrase. Pour une phrase, il faut des verbes, des articles, des négatives éventuellement. Et quand on rajoute tout cela, on se rend compte qu’on peut utiliser tout à fait les mêmes mots, et être en total désaccord. Autrement dit, avoir sélectionné dix mots, ce n’est encore aucunement s’être mis d’accord.

PIRE, il pose cette question : « Est-ce que tout le monde rentrerait en paix chez lui/elle avec cette définition de l’intelligence collective ? ». Pas d’objection de la part de la salle. Il se réapplaudit encore et dit, aux mouvements citoyens présents : « Vous voyez, l’intelligence collective, ça marche ! Et ça permet de mettre en œuvre la participation citoyenne ! »

… SAUF QUE TOUTE LE MONDE S’EN FOUT de sa (non-)définition de l’intelligence collective. Ça n’a aucune conséquence sur nos vies. On passe à la suite de la conférence et les dix-mots-qui-ne-formaient-pas-une-définition sont aussitôt oubliés. En somme, ça marche parce que ça ne sert à rien.

Les mouvements citoyens qui étaient présents, eux, vont devoir gérer de vrais problèmes, avec des vrais enjeux, et des gens qui jouent leur vie autour de ces enjeux. Le charlatanisme consiste à leur vendre une solution qui ne marcherait pas du tout dans ces cas-là.

« Quand un charlatan promet de guérir en peu de jours un ulcère invétéré, il prouve qu’il est un ignorant dangereux » (William Bunchan, 1783, dans son « Médecine domestique »).

Le Charlatan de la fable de La Fontaine

Le hasard a fait que quelques jours après, j’assistais à des réunions où précisément les participants « jouaient leur vie ». Il s’agissait de réunions sur des projets éoliens concrets. Pour que vous ayez une idée de l’ambiance : 3/4 des participants pensaient que la valeur de leur maison allait chuter de moitié à cause des éoliennes à proximité, qu’ils allaient devenir sourds à cause du bruit et que leurs enfants allaient développer de l’épilepsie à cause des effets stroboscopiques (et des chauves-souris allaient également être perturbées). Le quart restant pensaient qu’on allait tous subir les conséquences désastreuses du réchauffement climatique si on ne passait pas immédiatement aux énergies renouvelables comme l’éolien. Bonne ambiance, quoi. Continue reading Le charlatanisme participatif. Ou pourquoi je n’assisterai plus jamais à une réunion impliquant des post-it…

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