Le Point Beccaria : le moment où la peine de mort surgit dans un débat sur la démocratie participative

Vous connaissez certainement le “Point Godwin”, ce moment vers lequel tend toute discussion sur internet, où un intervenant fait référence au nazisme, généralement pour traiter son interlocuteur de “nazi” ou l’assimiler à Hitler (aussi appelé “reductio ad Hitlerum”).
 
Je propose le “Point Beccaria” : le moment de toute discussion sur la démocratie participative, la souveraineté du peuple, les référendums, la démocratie directe, la consultation populaire, etc., où un intervenant utilise l’argument “Oui, mais si on avait laissé le peuple décider, la peine de mort serait toujours appliquée”. Argument qu’on pourrait aussi appeler “reductio ad ultimum supplicium”.
 
Bien sûr, cet argument est fallacieux. C’est un “sophisme”, un argument qui ne se base que sur de l’apparence :
 
1) Ce qu’on appelle l’ “opinion publique” dans un système représentatif n’a plus ou moins rien à voir avec les décisions que prendrait une population dans un système participatif. L’opinion publique est une construction (des instituts de sondage), un artefact, qui additionne des opinions individuelles*. La participation implique une délibération, c’est-à-dire la construction commune d’une opinion collective. Toute personne qui a déjà mené ou participé à des processus participatifs sait que des décisions qui se prennent ensemble, autour d’une table, ne sont pas identiques au résultat d’un simple vote, sans discussion, délibération, confrontation, etc.
 
2) Quand on s’intéresse aux faits historiques relatifs à l’abolition de la peine de mort, en France par exemple, on se rend compte qu’on est quand même loin d’une opposition entre des élites éclairées et désintéressées, et un peuple guidé par ses pulsions de mort. Je vous invite à lire le très bon article de Julie Le Quang Sang, “L’abrogation de la peine de mort en France : une étude de sociologie législative (1976-1981)“, paru dans la revue “Déviance et société”, 2000, 24-3, pp. 275-296 (Lien : https://goo.gl/VWAAra). On y voit à quel point l’abolition de la peine de mort en France a été liée à des stratégies politiques, et à des jeux de pouvoir et de places au sein de la magistrature, le tout sur fond d’arrivée au pouvoir de Mitterand.
 
Je précise que je ne suis pas pour la peine de mort. Je pense juste qu’on ne peut pas systématiquement utiliser cet argument pour discréditer toute proposition de participation citoyenne.
 
Cet argument relève à mon sens de la “démocratie à géométrie variable”, qui consiste à dire : “je suis pour la participation citoyenne… tant que les citoyens sont d’accord avec moi. Sinon, je suis pour que les élites (dirigeants, experts) – avec lesquels je suis d’accord – décident contre l’avis de la population”.
 
Exemple :
 
  • “Plus personne ne veut du glyphosate, mais comment est-ce possible que les dirigeants ne l’interdisent pas complètement ?? C’est un déni de démocratie !”
 
mais…
 
  • “Bon, d’accord, personne ne veut qu’il y ait des éoliennes à tel endroit, mais le Ministre a décidé d’en implanter là, et il faut l’accepter, c’est ça la démocratie !”
 
Vous voyez la géométrie variable ? Ce sont celles et ceux qui sont “pour la démocratie……. mais avec des limites quand même, parce que, bon, vous comprenez ….. (air embêté)… etc. “.
 
Le problème, c’est que la plupart des dictateurs du monde avaient probablement cette sincère conviction qu’ils étaient de bons démocrates qui, simplement, parfois, décidaient contre leur peuple…. mais TOUJOURS pour le bien de ce peuple !! Ca, c’est important ! 🙂
 
Bref, je crois que si on est pour la démocratie, et en particulier lorsqu’il s’agit de démocratie participative (mais n’est-ce pas un pléonasme ?), il faut l’être jusqu’au bout, sans limites. Et l’assumer. On ne peut pas l’être juste quand on est d’accord avec ce qui semble être l’ “opinion publique”. Ou, autrement dit, on ne peut pas critiquer le système représentatif uniquement lorsqu’on n’est pas d’accord avec le gouvernement, et l’encenser lorsqu’on est d’accord avec ce même gouvernement.  
 
Et pourquoi Beccaria ? Parce que Cesare Beccaria était un juriste, philosophe et homme de lettres italien, de la période des Lumières, qui fut l’un de premiers à venir avec un argumentaire contre la peine de mort. Les abolitionnistes français de 1981 s’en sont, entre autres, inspirés.
 
* Bourdieu, P. 1984. “L’opinion publique n’existe pas”, in Questions de sociologie, Paris : Editions de Minuit, pp. 222-235.
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La charte officielle des gilets jaunes

(Je copie ici la Charte officielle des gilets jaunes et ses 25 propositions. Non pas que je sois d’accord avec chacune de ces propositions, mais parce que je pense qu’il y a un énorme travail d’écoute à faire, de la part de celles et ceux qui tentent de comprendre le monde actuel : en particulier un travail d’écoute de ces revendications qui dépassent toutes les catégories politiques institutionnalisées… Et comme je ne trouvais pas cette charte en version texte ailleurs, je l’ai recopiée ci-dessous).

I – ECONOMIE / TRAVAIL

  1. ÉTATS GÉNÉRAUX de la fiscalité. Inscrire dans la Constitution l’impossibilité pour l’Etat de prélever plus de 25% de la richesse des citoyens.
  2. AUGMENTATION immédiate du SMIC, des retraites et des minima sociaux de 40%.
  3. EMBAUCHE MASSIVE de fonctionnaires pour rétablir la qualité des services publics avant la RGPP* : gares, hôpitaux, écoles, postes.
  4. LOGEMENTS : plan de construction de 5 millions de HLM afin de faire baisser les loyers, le foncier et redynamiser l’économie par l’embauche. Punir lourdement les préfets et maires qui laissent des SDF dormir dehors.
  5. BANQUES : les rendre plus petites afin de se protéger des crises, casser les monopoles, séparer le spéculatif du dépôt et interdire le renflouement public.
  6. ANNULER LA DETTE : celle-ci n’a pas lieu d’être, elle a déjà été remboursée plusieurs fois.

II – POLITIQUE

  1. CONSTITUANTE : Réécrire une Constitution par le peuple et pour les intérêts du peuple souverain. Mise en place des référendums d’initiative populaire.
  2. INTERDICTION DES LOBBYS et autres réseaux d’influence. Exclusion définitive de la vie politique de tout élu ayant un casier judiciaire, mettre fin au cumul des mandats.
  3. FREXIT : sortie de l’UE afin de regagner nos souverainetés politique, monétaire et économique (respect du référendum de 2005), regagner notre droit de battre monnaie en sortant de l’article 123 du traité de Lisbonne (50 milliards d’euros d’économies par an).
  4. ÉVASIONS FISCALES : récupérer les 80 milliards d’euros abandonnés par l’État chaque année au CAC 40.
  5. ARRÊT IMMÉDIAT DES PRIVATISATIONS et récupération des biens publics : autoroutes, aéroports, parkings, SNCF…
  6. RADARS ET VERBALISATIONS : retrait des radars inutiles et de la verbalisation vidéo qui n’est rien d’autre qu’une taxe déguisée.
  7. ÉDUCATION NATIONALE : exclure toute idéologie de ce ministère et mettre à plat les techniques éducatives destructrices (méthode globale…)
  8. JUSTICE : quadrupler son budget et limiter dans la loi les durées des procédures. Simplifier et rendre la justice totalement gratuite et accessible à tous.
  9. MEDIA : casser les monopoles et le copinage médiatico-politique. Rendre les médias accessibles aux citoyens et garantir la pluralité d’opinion. Mettre un terme à la propagande des éditocrates. Retirer la subvention publique des médias (2 milliards par an) ainsi que les niches fiscales des journalistes.
  10. GARANTIR LA LIBERTÉ des citoyens et inscrire dans la Constitution l’interdiction à l’État de s’ingérer dans l’enseignement, l’éducation, la santé, la famille…

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Gilets jaunes et crise de la délégation – Version #1

Ecrire sur un présent qui est en train de se dérouler devant nos yeux n’est jamais facile. On manque de recul. On risque de donner de l’importance à des faits qui sont artificiellement gonflés par les médias, et que l’Histoire renverra au statut d’anecdotes. Et on risque d’être guidé par l’émotion, plus que par l’observation rigoureuse des faits.

Bref, c’est casse-gueule.

Mais en même temps, si on ne le fait pas, on laisse la place à celles et ceux que ça ne gêne pas d’écrire dans l’instant, dans l’émotion (et souvent d’ailleurs, dans le but de susciter l’émotion).

Ce que je vais écrire ici se base sur ce quoi je travaille depuis 6 ans : les mouvements qui émergent dans un contexte de crise des institutions auxquelles on a délégué, durant des décennies, le pouvoir de décider à notre place ; ce que j’ai appelé « la crise de la délégation ». En 6 ans, ça m’a permis d’observer l’émergence et l’échec de certains de ces mouvements. Je pense par exemple aux Printemps arabes, au mouvement Nuit Debout, etc. J’ai pu observer les causes de leur émergence… et les conséquences, parfois, de leur échec.

Aucune théorie ne permet de prévoir l’avenir. Je ne sais pas sur quoi va déboucher la mobilisation des « gilets jaunes ». Mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de nouveau qui est en train de se passer.

Je suis convaincu qu’une théorie est avant tout un outil pour observer le réel. On pourrait prendre l’image de lunettes : si vos lunettes ne vous permettent plus de voir les obstacles sur votre chemin, et que vous vous cassez constamment la gueule, c’est que vos lunettes ne sont plus adaptées. A l’inverse, si vous avez l’impression d’y voir très clair, du moindre détail jusqu’à la « big picture », c’est probablement que vos lunettes sont bien adaptées.

Dernière précaution : je vais appeler ce texte « Gilets jaunes et crise de la délégation – Version #1 », pour pouvoir éventuellement le retravailler au fur et à mesure des événements.

Et maintenant, rentrons dans le vif du sujet…

La faillite des corps intermédiaires = On ne veut plus « déléguer »

Ce qui saute le plus aux yeux est le fait que les manifestations des gilets jaunes constituent une mobilisation qui n’est pas organisée par un parti politique ou une organisation syndicale. Plus encore, ils rejettent globalement le rattachement à tout parti ou tout syndicat. Ils se posent également comme très méfiants vis-à-vis des médias traditionnels. Continue reading Gilets jaunes et crise de la délégation – Version #1

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Brève réflexion sur les débats politiques et la participation citoyenne

Ce lundi, j’ai eu la chance de modérer le débat préélectoral à Genappe (pour cause de désistement à la dernière minute du journaliste qui devait modérer).

L’expérience a été intéressante et je remercie les organisateurs de m’avoir proposé cette modération.

J’ai envie de donner mon “point de vue”, qui est forcément celui de quelqu’un qui voyait le public de face, puisque j’étais sur scène avec les candidats, pour modérer.

Je me suis demandé, à plusieurs reprises, à quoi pouvait bien servir ce genre de débat. Ca peut paraître bizarre de dire ça – et je ne veux pas du tout cracher dans la soupe ! Je m’explique : en connaissant pas mal de monde à Genappe, j’avais l’impression de pouvoir identifier clairement les groupes politiques dans le public. Pas mal de #CréonsDemain, dispersés en 2 groupes principaux, les PluS au fond, les MR-CDH au milieu (et quelques-uns debout derrière), et Ensemble devant. Et puis quelques citoyens engagés, qui ne sont pas rattachés explicitement à une formation politique, mais qui, par leur engagement dans la commune, sont bien au fait de tout ce qu’il se passe.

Du coup, ma question est : est-ce qu’il y a vraiment beaucoup d’habitants qui sont venus s’informer lors de ce débat ? Alors, j’en ai déjà discuté avec certains, et il semble que oui, il y avait des habitants qui étaient venus pour s’informer. Mais j’ai l’impression qu’ils étaient très minoritaires. Quand les candidats, qui étaient à côté de moi, parlaient, je voyais les réactions dans la salle, et donc je voyais les groupes politiques opiner du chef lorsque leur candidat parlait, et grincer des dents (ou rigoler) lorsque les autres candidats prenaient la parole. Bref, ça donnait l’impression que le public était davantage là pour “supporter” un candidat que pour s’informer.

Je pense que c’est la limite de ce genre de dispositif. En même temps, on ne peut pas se passer de ce genre de débat, parce que la démocratie, c’est débattre, c’est confronter les idées, etc. Mais est-ce que ce type de dispositif permet cela ? Et si pas, quel serait le bon dispositif pour permettre un réel échange d’idées ? Continue reading Brève réflexion sur les débats politiques et la participation citoyenne

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Au coeur de la démocratie : le tirage au sort !

En pleine période électorale (en Belgique), il est intéressant de se rappeler que l’élection n’est, à la base, pas un procédé démocratique. Aristote, comme Montesquieu ou Rousseau, percevaient l’élection comme typique de l’oligarchie (Aristote) ou de l’aristocratie (Montesquieu).

Ces grands penseurs de la démocratie faisaient reposer celle-ci sur le principe du tirage au sort. De fait, cette manière de faire était au fondement de la démocratie, puisque c’était déjà utilisé sous Solon (640-558 av. JC.), à qui on attribue (à tort ou à raison) l’instauration de la démocratie athénienne.

Pourquoi le tirage au sort ?

1. Parce que la démocratie postule que tout le monde a la capacité de participer à la gestion de la Cité. La démocratie ne demande pas de compétences spéciales.

2. Parce qu’il faut une alternance entre les gouvernés et les gouvernants. L’élection pourrait induire le fait qu’on réélise toujours les mêmes (sans blague ??). Aristote l’expliquait très bien…

[Extrait  “Tous les citoyens doivent être électeurs et éligibles. Tous doivent commander à chacun, et chacun à tous, alternativement. Toutes les charges doivent y être données au sort, ou du moins toutes celles qui n’exigent ni expérience ni talent spécial. (…) Nul ne doit exercer deux fois la même charge, ou du moins fort rarement, et seulement pour les moins importantes, excepté toutefois les fonctions militaires. Les emplois doivent être de courte durée, sinon tous, du moins tous ceux qui peuvent être soumis à cette condition.”

Bref, le tirage au sort permet une alternance des dirigeants.

3. On ne peut pas prévoir à l’avance si quelqu’un va être un bon dirigeant ou pas. Donc, autant laisser le sort choisir. MAIS par contre, ce dirigeant tiré au sort sera jugé sur sa gestion, tout au long de son mandat.

Très clairement, si Aristote, Montesquieu et Rousseau observaient notre système actuel, ils ne le percevraient pas comme “démocratique” :

  • On est plus dans une “technocratie” (qui est une forme d’oligarchie) très peu participative, dans laquelle la population est désappropriée de son pouvoir de décision au profit d’une classe d’experts et de “professionnels de la politique”.
  • Il y a très peu d’alternance au pouvoir.
  • L’élection implique un choix “a priori” sur base d’un programme ou d’une bonne tête. Par contre, une fois élu, le mandataire jouit d’une immunité formelle et informelle, qui fait qu’il est très difficilement éjectable (sous prétexte précisément qu’il a été élu).

Aux prochaines élections communales, la liste Kayoux-OLLN utilise pleinement ce principe du tirage au sort. Je ne peux qu’espérer que d’autres partis (citoyens) s’en inspireront !

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Monsanto : quand 12 citoyens font ce qu’aucun organisme public n’est arrivé à faire

Il n’est jamais facile de proposer une analyse d’un fait d’actualité, surtout d’un procès qui va encore connaître des recours et autres rebondissements.

Je voudrais juste extraire un élément qui me semble important : c’est un tribunal composé de citoyens qui a fait ce qu’aucun organisme public n’avait été capable de faire.

La décision de ce tribunal de San Francisco, condamnant Monsanto à payer 289 millions de dollars, suite à la reconnaissance du rôle du glyphosate dans le cancer de Dewayne Johnson, constitue la reconnaissance par une jury composé de citoyens, qu’une entreprise ne peut porter atteinte à notre santé et tromper l’opinion publique impunément. Ce jury a d’ailleurs accordé 39 millions de dollars au plaignant pour les dommages occasionnés, et 250 millions de dollars de “punition” à Monsanto pour avoir volontairement caché les dangers de son produit.

Rappelons quelques points importants :

1. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence

Je l’ai déjà répété plusieurs fois. Cette phrase devrait clignoter à l’entrée des bâtiments de tous les organismes publics de protection de la santé ou de l’environnement : l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.

Si on a testé 1000 cas, on ne peut produire une affirmation scientifiquement valable que sur ces 1000 cas. Pas sur le 1001ème. Encore moins sur les 100.000 autres cas qui suivent. On peut supposer, on peut faire des hypothèses, on peut proposer des probabilités, mais on ne peut pas dire qu’un événement n’arrivera jamais.

J’avais déjà utilisé cet exemple ici : Mettons 999 boules noires dans un sac, et 1 boule blanche. Je tire, une à une, 500 boules. Elles sont toutes noires. Si à partir de mes observations, j’en induis que toutes les boules du sac sont noires, je me trompe !

Probablement que chaque nouveau tirage d’une boule noire renforcera ma certitude : “vous voyez, toutes les boules sont noires”… jusqu’à ce que la boule blanche apparaisse, venant définitivement me donner tort ! Cette boule blanche, ça peut être un jardinier atteint d’un cancer parmi 1000 jardiniers.

La science peut tester ce qui est, ce qui a été (et c’est déjà assez compliqué comme ça de la faire valablement), elle ne peut pas tester ce qui va arriver. L’induction (généraliser à partir des faits singuliers) n’amène aucune certitude scientifique.

L’esprit scientifique, l’empirisme, le scepticisme, etc., se sont construits sur cette critique de l’induction. Dès le 2ème siècle, dans ses “Hypotyposes” (Livre II), Sextus Empiricus, philosophe sceptique et médecin de l’école de médecine antique “empirique”, écrivait : Continue reading Monsanto : quand 12 citoyens font ce qu’aucun organisme public n’est arrivé à faire

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Aristote sur le cumul des mandats à Carthage

En Belgique, une part de plus en plus grande de la population souhaite que les élus cumulent moins de mandats et de fonctions politiques dérivées. Un groupe comme Cumuleo fait un travail admirable à ce niveau-là… Mais les élus s’accrochent à leurs fonctions. Le problème n’est pas nouveau, c’est juste que ces élus n’ont pas compris ce qu’était la démocratie.

Piqûre de rappel avec Aristote, à propos de la Constitution de Carthage :

“On peut blâmer encore le cumul des emplois, qui passe à Carthage pour un grand honneur. Un homme ne peut bien accomplir qu’une seule chose à la fois. C’est le devoir du législateur d’établir cette division des emplois (…). Quand l’Etat n’est pas trop restreint, il est plus conforme au principe républicain et démocratique d’ouvrir au plus grand nombre possible de citoyens l’accès des magistratures; car l’on obtient alors, ainsi que nous l’avons dit, ce double avantage que les affaires administrées plus en commun* se font mieux et plus vite.”

Aristote prend un exemple intéressant : sur un champ de bataille, on ne cumule pas :

“On peut voir la vérité de ceci dans les opérations de la guerre et dans celles de la marine, où chaque homme a, pour ainsi dire, un emploi spécial d’obéissance ou de commandement.”

… de fait, si on cumulait à l’armée, comme on cumule en politique, une même personne serait en même temps Commandant dans l’armée de terre, Caporal dans l’armée de l’air, Sergent-chef dans la marine, et serait 3 jours par semaine déployée à Kaboul et le reste de la semaine de garde à la caserne à Marche-en-Famenne (pour visualiser un peu) 

Aristote poursuit en expliquant qu’à Carthage, comme ils cumulent, il s’agit davantage d’une oligarchie (que d’une démocratie). Et pour maintenir cette oligarchie, Carthage doit “enrichir continuellement une partie du peuple”, qu’elle envoie dans les villes colonisées (comprenez : à qui elle donne des privilèges).

Ce système est fragile, pour Aristote, qui pose la question de savoir ce qu’il se passerait si le peuple venait à se soulever contre ce gouvernement oligarchique.

Source : Aristote, La Politique, Livre II, chap. VIII, §8 [1273b].

* La prise de décision en commun est importante pour Aristote. Dans le Livre III, il dit également que “les individus isolés jugeront moins bien que les savants, j’en conviens, mais tous réunis, ou ils vaudront mieux, ou ils ne vaudront pas moins”. J’en avais parlé ici : https://goo.gl/o9dvGh

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Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

Petite plongée dans un texte qui défend le peuple contre les élites ! Autrement dit, un texte qui serait perçu, aujourd’hui, comme du vilain populisme ! Imaginez un peu : pointer les vices des dirigeants, et les risques inhérents au pouvoir d’abandonner l’intérêt public au profit de son intérêt personnel. Aujourd’hui, on vous dira que ce « tous pourris » fait le jeu de l’extrême-droite et blah blah blah…

… Sauf que ce texte est de Robespierre (1758-1794), une figure majeure de la Révolution française, surnommé « L’Incorruptible », grand défenseur de la séparation des pouvoirs, du suffrage universel, de la liberté de la presse, etc. Bien sûr, Robespierre a toujours été un personnage controversé. Disons que je mets ça ici de côté, pour m’intéresser à son discours du 10 mai 1793 : « Sur la constitution ». Je vous invite quand même à lire cet article, paru dans Le Monde diplomatique, qui explique les raisons des controverses sur Robespierre, et qui conclut sur une réhabilitation de celui-ci…

Commençons par le début. A quoi sert une constitution pour Robespierre ?

« Le premier objet de toute constitution doit être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même. »

Le point de départ est là : la loi ne doit donc pas tant éviter l’insurrection du peuple ; elle doit d’abord limiter le pouvoir des délégués et mandataires.

On sait que Robespierre était LE grand défenseur du peuple, dans la période qui a suivi la Révolution française – et cela est précisément au cœur des controverses qui le concernent.

La maxime, qu’il décrit comme « incontestable » et qui guide sa vision de ce que doit être une constitution, est celle-ci :

« Que le peuple est bon, et que les délégués sont corruptibles ; que c’est dans la vertu et dans la souveraineté du peuple qu’il faut chercher un préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement. »

In-con-test-able, selon lui, cette maxime ! Et il précise, dans un bref parcours historique, en guise d’introduction, que « jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. » Pour Robespierre, l’intérêt du peuple, c’est le « bien public », alors que l’intérêt de « l’homme en place » (comprenez le mandataire politique) est un « intérêt privé ».

Ouch ! Exactement l’inverse de ce qu’on nous dit actuellement. Il faut dire que Robespierre exprime cela, avant la création des grandes machines politiques de la période moderne, que sont les « partis », et qui ont été capables de nous imposer cette idée que les mandataires politiques sont mus par l’intérêt général. Ce fameux « fétichisme politique » si bien décrit par Bourdieu.

Bref, Robespierre récuse l’illusion d’un « peuple insensé et mutin » et de « fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux ». Pour lui, c’est clairement l’inverse qu’a montré l’Histoire :

« Rappelez-vous le sublime dévouement des soldats et les infâmes trahisons des généraux, le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lâche égoïsme, la perfidie odieuse de ses mandataires ».

(A mon sens, c’est une question d’évolution des sociétés, la vision de Robespierre est trop « statique » : c’est dans les moments de crise du système que les mandataires sont les plus égoïstes et perfides… mais ce sera l’objet d’une autre publication).

Si le vice vient des dirigeants, la constitution doit donc limiter leur pouvoir. Tout le reste du texte présente donc des mesures concrètes pour ce faire. Robespierre parle des « digues » qui doivent « défendre la liberté publique contre les débordements de la puissance des magistrats » (la liberté publique : comprenez « la liberté du public », donc la liberté de la population).

Vous allez voir que la plupart des mesures proposées restent fort d’actualité. Continue reading Pourquoi il faut limiter le pouvoir des dirigeants. Pourquoi nos Etats ne sont pas libres. Pourquoi il faut de la morale en Politique… et plein d’autres questions actuelles. Le texte “Sur la Constitution” de Robespierre

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Martin Luther King sur la distinction entre les lois “justes” et les lois “injustes”

A l’occasion des 50 ans de l’assassinat de Martin Luther King, je ressors un extrait d’une de ces lettres les plus intéressantes (à mon sens) : la “Lettre d’une prison de Birmingham” (pour la petite histoire, il l’a écrite du fond de sa cellule sur des morceaux de journaux et de papier toilette !). Il y développe un point de vue tout à fait intéressant sur la distinction entre les “lois justes” et les “lois injustes”. Ces dernières étant en contradiction avec la morale.

Étant athée, je mets la dimension religieuse de côté, mais j’aime bien l’idée de garder un point de vue moral. En fait, je pense que c’est un des problèmes principaux à l’heure actuelle : le point de vue moral est totalement écarté du débat, au profit du seul et unique point de vue “légal”. Il y a des choses que (presque) tout le monde reconnaît comme « immorale » mais on les accepte parce qu’elles sont “légales”. On en vient même à dire qu’il faudrait que ce qui est immoral devienne illégal… comme si le fait que ça soit immoral ne suffisait pas pour empêcher un comportement ou un acte.

Cette idée est particulièrement présente dans les débats sur les réfugiés ou les scandales politico-financiers, par exemple.

Martin Luther King croyait en une Morale et une Justice, qui permettraient de juger de la légitimité d’un loi. Et il se disait “gravement déçu par les Blancs modérés (…) plus dévoués à l’ordre qu’à la justice“. Des équivalents des “Blancs modérés”, il y a en a actuellement dans tous les débats (et beaucoup sont sur Twitter !), constamment à rappeler que la loi est la loi, que c’est l’”Etat de droit”, etc. Contrairement à ce que ces “Blancs modérés” croient/croyaient peut-être, l’idée d’une Morale ne va pas à l’encontre d’un idéal démocratique. Que du contraire, les vertus morales sont au coeur des écrits des théoriciens de la démocratie antique, comme Aristote ou Cicéron, pour ne citer qu’eux. Ce n’est qu’avec Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin (que Luther King cite, tous deux) que la dimension religieuse prend vraiment le dessus, pour arriver bien plus tard au puritanisme des 16ème et 17ème siècles.

Mais j’arrête d’écrire ! Et vous laisse avec les mots de Martin Luther King  :

On peut nous demander : “Comment pouvez-vous préconiser de désobéir à certaines lois et d’obéir à d’autres ?” La réponse se trouve dans le fait qu’il y a deux types de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je serais le premier à préconiser d’obéir aux lois justes. On a non seulement une responsabilité légale, mais aussi une responsabilité morale d’obéir aux lois qui sont justes. Inversement, on a une responsabilité morale à désobéir aux lois injustes. Je serais d’accord avec St Augustin, lorsqu’il dit qu’”une loi injuste n’est pas une loi du tout”.

Maintenant, quelle est la différence entre les deux ? Comment détermine-t-on si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une règle humaine qui s’accorde avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une règle qui ne s’accorde pas avec la loi morale. Pour le dire avec les mots de St. Thomas d’Aquin : Une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle ou la loi naturelle. Toute loi qui élève la personnalité humaine est une loi juste. Toute loi qui dégrade la personnalité humaine est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste parce que la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un sentiment erroné de supériorité et à celui qui la subit un sentiment erroné d’infériorité.

(…)

Nous ne devons jamais oublier que tout ce qu’a fait Adolf Hitler en Allemagne était “légal”, et tout ce qu’ont fait les combattants de la liberté en Hongrie était “illégal”. C’était “illégal” d’aider et d’héberger un Juif dans l’Allemagne d’Hitler. Malgré cela, je suis sûr que, si j’avais vécu en Allemagne à cette époque, j’aurais aidé et hébergé mes frères juifs.

(la traduction est de moi)

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Les citoyens doivent-ils contrôler les politiques ? Réflexion sur la “dokimasie” à Athènes

Ce midi, l’émission radio #Débats1 (sur La Première – RTBF) posera cette question : “Les citoyens doivent-ils pouvoir contrôler les politiques ?”
 
… Voilà une question qui en apprend surtout beaucoup sur l’état de nos démocraties, comme si on avait oublié que ça en était, précisément, un des fondements.
 
On sait par exemple que les Athéniens considéraient le contrôle de l’exercice du pouvoir par le “démos”, comme un pilier du régime démocratique. Les dirigeants de la Cité étaient effectivement soumis à un contrôle strict de leur action.
 
Eschine (dans son fameux discours “Contre Ctésiphon”) explique :
Dans une Cité si ancienne et si grande, personne n’est soustrait à l’obligation de rendre ses comptes d’entre ceux qui touchent de près ou de loin aux affaires publiques“.
 
Et comme c’est souvent le cas, c’était institutionnalisé. Ca s’appelait la “DOKIMASIE” (en grec ancien : δοκιμασία), qui consistait en un examen approfondi du futur dirigeant, entre sa désignation et son entrée en fonction ! Aristote décrit très bien cette procédure dans sa “Constitution d’Athènes” (chap. LV) :
“Car tous les magistrats, soit désignés par le sort, soit élus, n’entrent en charge qu’après avoir été soumis à un examen”.
 
La dokimasie est conçue comme un garde-fou contre les effets non-désirés du tirage au sort, c’était une sorte d'”auto-contrôle du système” (Dabdab Trabulsi, 2006:204)*.
 
Mais sur quoi portait cet examen ? C’est là que c’est encore plus intéressant ! 😉 Sur :
  • La moralité de l’élu
  • Des questions fiscales : payait-il bien ses impôts ? Etc.
  • Sa loyauté démocratique (dont la protection des faibles, etc…)
  • Ou encore l’incompatibilité de certains cumuls ! (poke Cumuleo !!) 😉
La dokimasie permettait donc de s’assurer, avant même son entrée en fonction, que le futur dirigeant était avant tout un bon citoyen, et c’est une instance liée au Tribunal du peuple, qui s’en assurait.
 
Alors, oui, historiquement, les citoyens doivent pouvoir contrôler les politiques. C’est précisément le fait qu’on l’ait un peu perdu qui pose problème. Heureusement, des initiatives comme Cumuleo, Transparencia, Belvox viennent ramener un peu de fondement démocratique en Belgique, et sont suivis par de nombreux partis émergents, comme Oxygène pour ne citer qu’eux…
 
J’ai en tout cas hâte d’écouter cette émission !! 🙂
 
*Comme le rajoute Dabdab Trabulsi (2006), la dokimasie pouvait s’avérer être une forme d’ “ostracisme préventif”, contre les oligarques plutôt que contre les éventuels candidats à la tyrannie. J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer brièvement ici l’intérêt de l’”ostracisme” pour assurer le renouvellement du pouvoir
 
Source : Dabdab Trabulsi, J.A. (2006) “Participation directe et démocratie grecque. Une histoire exemplaire ?”, Presses Univ. Franche-Comté.
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