Crise de la société & Empowerment : le bateau qui coule et les différentes stratégies

Je teste quelque chose de nouveau : une vidéo explicative d’une partie des réflexions que je mène sur la notion d’empowerment dans un contexte de crise de la délégation. Disons que cette partie s’y prêtait bien : elle vise à utiliser une métaphore pour présenter la situation actuelle et les différentes stratégies possibles. Et elle complète le chapitre sur les définitions que je viens de publier ici… 

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Je crois que nous pourrions imaginer la société de la délégation comme un gros bateau : jusqu’il y a peu de temps, nous étions tous dedans, et nous avions en quelque sorte délégué la décision du cap au capitaine et à ses lieutenants. Pour le meilleur et pour le pire, tout le monde participait de près ou de loin à l’avancée de ce navire, par conviction ou par obligation. C’est le modèle culturel industriel que décrivaient très bien Bajoit et Franssen en 1995, et dont parlent pratiquement tous ceux qui parlent de “La Modernité”, de la société industrielle, etc. C’est l’Etat moderne, bureaucratique. C’est l’Etat de Durkheim ou Weber en sociologie, de Hegel en philosophie, etc. Et en économie, c’est le capitalisme d’Etat, c’est l’industrie, la grande distribution, etc. J’en parlerai dans les chapitres suivants.

Ce que j’appelle la crise de la société de la délégation, c’est ce bateau qui commence à prendre l’eau. Est-ce qu’il prend l’eau à cause de phénomènes extérieurs indépendants, comme une tempête, des courants marins, etc., ou est-ce par une mauvaise navigation de l’équipage ? Je ne sais pas, et c’est probablement un peu des deux. Peut-être dans une confiance trop grande de l’équipage dans des outils censés prévoir ces phénomènes extérieurs, ou dans le fait qu’ils n’aient pas voulu les voir. Peu importe en réalité. Le fait est que le bateau commence à couler, et qu’à l’intérieur, l’équipage doit faire face à des mutineries, ou du moins à une perte de confiance dans l’équipage. La crise de la délégation, c’est la volonté des personnes embarquées dans le navire de vouloir prendre un autre cap, mais l’équipage qui ne l’entend pas…

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Alors, de là, il y a celles et ceux qui décident de prendre leur destinée en main, qui se construisent leur propre petit radeau et qui se lancent seuls en pleine mer. Certes, ils perdent la sécurité que leur procurait le fait de se laisser porter par un gros bateau – sécurité toute éphémère puisque le bateau commence dangereusement à couler, mais ils gagnent en liberté et en possibilité de gérer eux-mêmes la manière dont leur petit bateau va faire face aux flots. Au moins, ils décident du cap. Au moins, ils sont maîtres à bord. Ils sont seuls, ou “partagent” à plusieurs leur petite embarcation. Peut-être se sont-ils mis à plusieurs pour la construire, en mettant en commun leurs ressources, à partir de plans en “open source” ? Peut-être les pièces ont-elles été imprimées avec une imprimante 3D partagée ? Peut-être leurs petits bateaux sont-ils “connectés” entre eux ?

extreme-windsurfingSurtout, peut-être que leur petite embarcation est capable de mieux faire face à la tempête, peut-être est-il plus maniable ? Peut-être a-t-il été conçu en pensant à la tempête ? Peut-être navigue-t-il mieux lorsqu’il y a du vent, lorsqu’il y a des vagues ? Peut-être est-ce un windsurf, un kitesurf, un bodyboard ou une planche de surf ? Peut-être que celles et ceux qui sont dessus ont trouvé un moyen de jouir du vent et des vagues plutôt que de les redouter ? Peut-être qu’ils regardent le gros navire couler et qu’ils se disent : “c’est pas facile sur mon petit bateau, je suis tout seul dessus ou nous sommes quelques-uns sur ce petit bateau que nous nous sommes construits, mais au moins, nous ne sommes pas en train de couler avec le gros navire”.

article-2331313-1A03F808000005DC-135_634x432De l’autre côté, il y a celles et ceux qui se retrouvent en pleine mer, qui n’ont pas su se construire leur petit bateau, qui ne savent pas nager, ou qui savent nager, mais pas en pleine mer, dans le froid et la tempête. Ceux-là n’ont qu’un moyen de ne pas mourir, c’est de se raccrocher à n’importe quel objet flottant – probablement un vestige du navire – qui passe à leur portée. Et de s’y raccrocher, comme à une bouée de sauvetage. De s’y abandonner totalement, comme à une dernière possibilité de ne pas finir noyé. Est-ce qu’on peut les comprendre ? Fuck, yeah !! Personne n’a envie de mourir noyé !! Mais quelles sont ces dernières bouées de sauvetage, auxquelles on délègue le soin de nous maintenir hors de l’eau ? D’un côté, c’est à mon sens les mouvements nationalistes et les mouvements d’extrême-droite au sens large. Ce sont les gangs et milices qui commencent à se constituer un peu partout, comme les groupuscules anti-salafistes, anti-islamistes, antisémites, c’est le repli communautaire ou régional. C’est PEGIDA en Allemagne (“Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes”, c’est-à-dire en français : Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), c’est Bloc Identitaire, Egalité et Réconciliation, Non au changement de peuple et de civilisation, Groupe Union Défense (GUD), Blood & Honour, Riposte laïque, la Ligue de Défense juive, Civitas en Belgique et en France, le NPD en Allemagne ; c’est Nissa Rebela, Jeune Bretagne ou Breiz Atao au niveau régional ; c’est la English Defence League et ses versions polonaises et norvégiennes (Polish Defence League et European Defence League). C’est quelque chose auquel se raccrocher parce que sinon, on n’existe plus. C’est la dernière possibilité pour exister en tant que… Français, ou Allemands, ou Polonais…

… Ou en tant que Musulman. Parce que cette bouée de sauvetage identitaire, c’est aussi l’Etat islamique, auquel les individus se remettent, et les groupes locaux se soumettent par “allégeance”. Lorsqu’on lit “Dabiq”, le magazine de l’Etat islamique, c’est exactement cela le message principal : « On ne vous laissera jamais être de ‘vrais’ Musulmans en Occident. Rejoignez-nous ! Et combattons l’Occident »… C’est donc très identitaire. Daech se présente, à des jeunes Musulmans, comme le seul moyen de survivre en tant que tels.

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On ne peut pas prévoir s’ils y arriveront, mais Daech est en train de constituer un réel “Etat” fort, avec son gouvernement hyper-centralisé, son administration, sa justice, sa monnaie, etc. Et il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve à la tête de Daech, des anciens officiers irakiens du parti Baas. En Syrie, avec d’un côté le régime d’El-Assad et de l’autre, Daech, c’est deux visions identiques qui se combattent, en désappropriant la peuple de sa souveraineté. Les printemps arabes étaient certainement plus proches des stratégies d’empowerment, mais la contre-révolution a refermé la porte entre-ouverte. Le site d’information politique Al-Tagreer titrait, en juillet 2015, “Les printemps arabes se nourrissaient de l’espoir d’un monde meilleur. Daech, lui, s’est construit autour du désespoir”.

Et tout comme l’Etat islamique s’est développé en Syrie et en Irak, là où il n’y a plus rien, là où il n’y a plus d’Etat, plus d’organisation sociale, plus de lois, plus d’espoir, les filières européennes radicalisent des jeunes qui ont le sentiment que pour eux, il n’y a plus rien; que pour eux, l’Etat ne peut plus rien; que pour eux, il n’y a plus d’espoir…

On peut trouver quelques similitudes avec la montée du nazisme et du fascisme dans les années ’30. En 1939, Hannington (1939 :3), membre fondateur du parti communiste de Grande-Bretagne, écrivait dans un pamphlet : “Le fascisme (…) prospère sur la perte d’espoir et de confiance des masses. Elles ne lui demandent pas de trouver une solution à leur problème, mais de s’en remettre complètement à leur leader” (cité in Pierru, 2002 : 207). Et plus ils sont démunis, moins ils savent nager, plus ils vont se raccrocher à cette bouée.

Le populisme raciste et l’islamisme radical sont deux expressions d’un désengagement social à une époque de politique identitaire”, peut-on lire dans The Guardian (1er mars 2015).

Et enfin, il y a celles et ceux qui ne trouvent pas de bouée, ou qui hésitent entre le fait de rejoindre celles et ceux qui se sont raccrochés à une bouée ou celles et ceux qui ont construit le propre petit bateau. Ils essaient de survire sans petite embarcation et sans bouée, et se démènent pour garder la tête hors de l’eau. Mais ils risquent de se noyer, par épuisement, ou pas abandon. De se noyer dans l’alcool, dans les drogues. De se noyer dans l’abandon. L’abandon dans la nourriture, dans l’apathie, dans les médicaments. L’hyperdélégation est une forme d’abandon total. C’est le fait de lâcher prise. C’est lorsqu’on n’a plus l’impression que notre corps nous appartient, parce que c’est lui qui nous pousse à manger inlassablement au point de ne plus être capable de se lever. Ce sont les troubles alimentaires, boulimie ou anorexie. Ou lorsque notre corps ne veut plus se lever. C’est les burn-out qui augmentent en flèche. C’est les cas extrêmes d’obésité, c’est l’alcoolisme, c’est la dépendance aux drogues, et c’est le suicide… Il faut se rappeler cet ouvrier liégeois d’ArcelorMittal qui, en octobre 2013, a mis fin à ses jours : sa lettre d’adieu dénonçait le comportement de Lakshmi Mittal et l’inaction des autorités publiques…

Donc, essayez de visualiser la scène : ceux qui ne s’en sortent pas trop mal et qui surfent sur la vague avec les moyens qu’ils se sont créés ; ceux qui, apeurés, s’accrochent vigoureusement à leur bouée de sauvetage ; et ceux qui luttent pour essayer de garder la tête hors de l’eau.

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Cette métaphore du bateau m’a permis de visualiser, dans une même image, ces trois phénomènes qui prennent de l’ampleur de manière concomitante, alors qu’ils paraissent tellement contradictoires :

  • D’un côté, des initiatives quasi-unanimement perçues de manière positive, comme tous ces gens qui reviennent à des modes de production et de consommation plus raisonnables : agriculture locale, auto-entrepreneuriat, alimentation saine, auto-production d’énergie renouvelable, partage des biens et des informations, etc.
  • De l’autre, la montée de l’extrême-droite un peu partout en Occident, la montée du Salafisme et de l’extrémisme religieux en général, la montée de l’antisémitisme, le repli communautaire. Ca rejoint cette idée déjà exprimée par Bourdieu (1987 :188), selon laquelle plus les gens sont dépossédés, plus ils sont contraints et enclins à s’en remettre à des mandataires, donc à déléguer.
  • Et entre tout cela, la montée de phénomènes perçus comme individuels, mais à mon sens hautement sociaux, comme les burn-out, l’augmentation du nombre de personnes obèses, la consommation grandissante d’antidépresseurs et autres médicaments, les suicides… Les sociologues savent que le suicide, par exemple, est un phénomène social, parce que l’une des œuvres fondatrices de la sociologie est “Le Suicide” de Durkheim (1976). Je crois qu’il en est de même pour l’obésité : comment expliquer que l’obésité est à ce point en augmentation alors qu’on n’a jamais eu autant de connaissances sur ce qu’on mange et sur le fonctionnement de notre corps ?

La référence au “Suicide” de Durkheim est intéressante parce que ses quatre formes de suicide rejoignent, je crois, les différentes réactions face aux bateau qui coule : repli “égoïste” sur sa communauté, sa Nation, ou abandon “altruiste” jusqu’au martyr dans le jihad, tous deux du côté de la bouée. De l’autre côté, le fait d’avoir été capable de se créer sa petite embarcation et de partir naviguer par soi-même est relatif à une société “anomique”, où les règles deviennent inefficientes. C’est dans ce contexte que je peux me dire “j’ai une voiture, tu as besoin d’aller de là à là, je t’y conduis !”. C’est donc Uber, Airbnb etc. Et au milieu, il y a les “fatalistes”, qui se sentent submergés par l’abondance de règles, au point qu’elles perdent de leur sens. Egoïste, altruiste, anomique et fataliste, telles sont les 4 formes de suicide chez Durkheim. De là, j’aurais tendance à faire l’hypothèse que le taux de suicide, ou d’obésité, ou d’alcoolisme est moindre chez ceux qui ont lancé récemment leur entreprise, et chez ceux qui ont rejoint les mouvements d’extrême-droite ou salafistes…

Je le répète : l’approche par l’opposition “délégation” versus “empowerment” explique que puissent prendre de l’ampleur en même temps, des phénomènes aussi disparates que l’économie du partage, les mouvements d’extrême-droite et islamistes, et les burn-out. Ce sont autant de réactions à une même situation de crise de la délégation.

Ce qui est amusant avec une bonne métaphore – et je crois que celle-ci en est une (en tout modestie !), c’est qu’elle permet de re-penser plein de choses. Par exemple, je crois que la nécessité de dépasser l’opposition gauche-droite vient du fait que dans le bateau, la droite demande au peuple de ramer davantage, de fermer sa gueule et de colmater les brèches pour que la navire continue à avancer, quitte à ce que celles et ceux qui sont au fin fond de la cale soient déjà noyés. De toute façon, les chefs d’équipage sont tout en haut, dans la tour de contrôle. Peut-être même que certains membres d’équipage n’ont pas vu que le bateau coulait et que ceux d’en bas luttaient pour colmater les brèches. Et la gauche (uniquement représentée aujourd’hui par l’extrême-gauche) exhorte le peuple à prendre le pouvoir dans le navire, à prendre en main, collectivement, les commandes. Mais encourager un peuple à prendre les commandes d’un bateau qui coule, n’est-ce pas la même chose que de défendre l’emploi dans des industries qui ferment ?

Certains leaders de gauche, qui ont eux-mêmes déjà un peu monté les échelles du bateau, crient au peuple qui rame ou fait fonctionner les machines en bas, qu’ils doivent se réveiller et prendre les commandes du bateau. Mais le peuple connaît la situation au fond du bateau. Ils savent qu’il y a déjà de l’eau partout, que ça s’annonce très mal. Ils savent, eux, que le bateau coule…

Les représentants de droite comme de gauche ne veulent pas voir que le bateau coule, ou ne peuvent pas le voir, parce que la droite et la gauche n’ont de sens que dans l’univers du bateau.

Cette métaphore est également utile parce qu’elle permet de considérer les situations différentes selon les lieux, mais aussi selon les secteurs. Chaque Etat est en quelque sorte un bateau. Et ces bateaux ne sont pas au même niveau de déperdition. Chacun fait face un peu différemment aux phénomènes extérieurs cités plus haut. Je pense donc que chaque bateau (Grèce, Espagne, France, etc.) fait en quelque sorte face à la même tempête, mais ce qui se joue à l’intérieur du bateau varie de l’un à l’autre, en particulier dans la relation entre l’équipage et la population embarquée. L’approche est relationnelle. Et il faut bien considérer que, dans cette métaphore, si chaque Etat est un bateau, le groupement des Etats – l’Europe par exemple – constitue également un bateau.

Mais chaque secteur peut constituer également un bateau qui va couler en laissant certains se débrouiller seuls pour construire leur petite embarcation, d’autres se raccrocher à une dernière bouée, d’autres enfin à se laisser couler. L’école est un bateau, tout comme le monde du travail, la religion institutionnalisée, etc.

Enfin, ça permet, me semble-t-il, une légère lueur d’espoir : se raccrocher à une bouée n’est jamais le choix premier, c’est le seul choix. Nuance.

Si ceux-là avaient la possibilité de se raccrocher à autre chose, s’ils avaient la possibilité d’ “exister” en tant que Français, ou en tant qu’Europées, ou en tant que Chrétiens, ou en tant que Musulmans, sans se raccrocher à ces bouées-là, je crois qu’ils le feraient. Il faudrait, par exemple, une étude qui montre précisément le parcours des jeunes européens qui ont rejoint l’Etat islamique. Ont-ils choisi entre la possibilité de créer leur entreprise, d’avoir un boulot épanouissant, une vie de musulman intégré dans la société où ils vivent, et rejoindre Daech pour aller combattre en Syrie ? Je fais le pari que très peu ont été face à un tel choix. La plupart ont dû choisir – ou ont eu l’impression de devoir choisir – entre une vie de relégation, d’exclusion, d’oppression et un fier combat pour défendre leur identité de musulman.

Il faut lire, je crois, les études sur la montée du nazisme dans la République de Weimar des années ‘30 pour comprendre le fait que des jeunes puissent se laisser attirer par ces idées. L’étude de Pierru (2002), par exemple, sur les données électorales de l’époque, montrent que si c’est davantage les fonctionnaires, les petits artisans et les commerçants qui faisaient le berceau électoral du NSDAP (c’est-à-dire le Parti national-socialiste des travailleurs allemands, avec Hitler à sa tête), les jeunes désocialisés, en marge, étaient attirés par les milices de rue qui se multipliaient à l’époque. Pierru (2002) parle des “laissés-pour-compte du chômage de masse”, de “ceux qui sont engagés dans la course à la survie”, de “jeunesse désorientée”, de “génération perdue”, “prête à en découdre”, de jeunes qui se sentent “inutiles”, qui ont le “sentiment d’avoir été éliminés du processus de production”, etc. : les groupements paramilitaires attirent, dit-il, les “énergies désoeuvrées et dispersées”.

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Ces gangs, ces groupes paramilitaires, ces mouvements fascistes des années ’30 en Allemagne, émanent de la rue et offrent à ces jeunes un goût du danger et de l’aventure, un sentiment de camaraderie, et un moyen de se révolter contre une société qui les abandonne. Aujourd’hui, c’est rejoindre les rangs de Daech, ou d’un gang d’Hooligans, de Néo-nazis, ou simplement d’aller faire des quenelles dans des endroits symboliques. Ces affirmations leur permettent d’échapper à la tentation du suicide (Guérin, 2001 :49, cité in Pierru, 2002 :218)… Se raccrocher à la bouée, donc, ou le risque de suicide. Comme à l’époque, la rue est aujourd’hui le lieu de ces luttes (et c’est typique des processus liées à l’empowerment). Les élections ne sont plus le lieu des luttes ; elles sont, par nature, le procédé de délégation qui coule avec le navire.

Tout cela rappelle même une autre théorie, celle des “opportunités” en sociologie de la délinquance juvénile. En deux mots, plus le jeune a des opportunités d’arriver à ses fins de manière légitime, moins il aura de chances de développer des actes délinquants pour y arriver. Si les jeunes ont l’opportunité de goûter au danger et à l’aventure de manière légale, ils ont moins de chance de se laisser séduire par la délinquance… ou par l’extrémisme. C’est très très très résumé, mais c’est juste pour comprendre le lien avec la métaphore du bateau, kitesurf, suicide ou Daech… La réalité est bien évidemment beaucoup plus complexe, et concernent des spécificités de parcours infiniment plus variés, mais vous avez compris les trois types de réactions possibles face à la crise de la société de la délégation.

Et surtout, vous avez compris que le fait de se raccrocher à une de ces bouées de l’extrémisme ne constituait pas une adhésion forte et convaincue à leurs idées, mais plutôt à une nécessité matérielle ou existentielle de survie. Dans leur célèbre étude sur les chômeurs de Marienthal en Autriche, Lazarsfeld et ses collègues (1980 :75) disaient : “Lorsque la misère matérielle s’accroît, l’adhésion à une association est plus motivée par la recherche d’un intérêt matériel que par l’expression d’une opinion”. Et c’est en ce sens que des jeunes interviewés dans des manifestations anti-musulmanes et anti-immigrations, peuvent dire qu’ils ne sont pas racistes, “qu’ils ont même des amis turcs ou arabes” ; et inversement que des jeunes tentés par la radicalisation islamiste peuvent continuer à consommer des produits de la culture occidentale (musique, vêtements, etc.). L’opinion “anti-” est moins forte que la posture, que l’acte et que l’adhésion au mouvement. Bracher (1956) le confirmait dès 1956 : “En 1932-1933, la majorité des Allemands et même des dirigeants n’était pas hitlérienne”.

Je pense donc que nous pourrions dire la même chose aujourd’hui, la majorité des gens qui véhiculent les idées de Soral et Dieudonné, ou qui se laissent séduire par les vidéos de Daech ne sont pas à la base antisémites, fascistes ou islamistes : ils s’y raccrochent parce qu’ils ont l’impression que c’est la seule opportunité pour eux d’atteindre certaines fins, dont en premier lieu – et pas des moindre – la possibilité d’exister pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire ce qu’ils se disent être : des “vrais” Français (ou Allemands, Anglais, etc.) ou de fidèles musulmans.

La deuxième guerre mondiale était, à mon sens, déjà une crise de l’Etat moderne, mais dans son aspect impérialiste. C’était une “crise des Etats impérialistes”, qui a débouché, comme un dernier retour de bâton, sur une guerre des plus impérialistes ! Le caractère “délégatif” de cet Etat a persisté et l’impérialisme s’est effacé après la guerre. Va-t-on assister à une période trouble d’hyper-délégation de quelques années, avant que notre organisation sociale perde son caractère “délégatif” et que nous puissions reprendre en main la possibilité de décider pour nous-mêmes, collectivement et individuellement ? J’espère qu’on ne passera pas par là, même s’il me semble qu’on assiste réellement à l’apparition de mouvements extrémistes, émanant de la rue, comme dans l’Allemagne des années ’30…

Références :

Bajoit, G., & Franssen, A. 1995. Les jeunes dans la compétition culturelle. Paris : PUF.

Bourdieu, P. 1987. Choses dites. Paris : Les Editions de Minuit.

Durkheim, E. 1976. Le suicide. 5ème édition. Paris : PUF.

Bracher, K.D. 1956. « Die Auflösung der Weimarer Republik. Eine Studie zum Problem des Machtverfalls in der Demokratie Mit einer Einleitung von Hans Herzfeld » – compte rendu par Grosser Alfred, Revue française de science politique, Vol. 6, n°1 pp. 197-199.

Guérin, D. 2001. Sur le fascisme. La peste brune. Fascisme et grand capital, Paris : La Découverte.

Hannington, W. 1939. Fascist danger and the unemployed, London : Speedee Press Services.

Lazarseld, P., Jahoda, M., & Zeisel, H. 1980. Les chômeurs de Marienthal, Paris : Editions de Minuit.

Pierru, E. 2002. « La tentation nazie des chômeurs dans l’Allemagne de Weimar. Une évidence historique infondée ? Un bilan des recherches récentes », Politix, vol. 15, n°60, pp. 193-223.

4 thoughts on “Crise de la société & Empowerment : le bateau qui coule et les différentes stratégies

  1. Quelle métaphore idéale que celle que tu as présentée! Merci pour ces réflexions très recherchées et des plus intéressantes! Vivant le côté A: Mr et Mme tous le monde et le côté B: La rue et ses plus belles aventures, je retrouve bel et bien la conclusion que j’essayais de trouver pour expliquer ce qu’il se vit dans ce monde au quotidien. Pourquoi cela se passe-t-il comme ça, vers où va-t-on et surtout, pour quoi faire? Au final, est ce que le but n’est pas le même pour tous et que les choix et chemins pris par chacun ne sont qu’une tentative de survie? Quand je vis les manifestations, Coeur même de l’expression d’une détresse sociale et existentielle, pour la plupart extrémistes comprenant pourtant neuf dixième de non extrémistes, je me dis que j’ai une petite partie de moi avec eux, “malgré” ma place. Chaque fois ça prête à la réflexion… Et je suis aussi dépitée de la façon dont certains réagissent mais qui suis-je pour dire qu’elle n’est pas la bonne? Merci pour ton article, j’ai beaucoup aimé, je le garde en mémoire et le ferai lire autour de moi. J’apprécie également le côté objectif, pas de parti pris

    • Merci beaucoup pour ce commentaire ! C’est très encourageant de lire que d’autres partagent cette vision de la situation actuelle !
      Merci aussi de le partager ! Et que ces autres personnes n’hésitent pas, comme toi, à me donner un feed-back !
      Merci ! Et au plaisir de pouvoir en discuter encore !

      Yves

  2. Au début j’étais un peu sceptique quant à l’utilisation de la métaphore du bateau, mais ça se tient vraiment, je suis d’accord avec ce constat et cette vision. Le phénomène est clairement plus complexe mais je pense que c’est vraiment une bonne approche pour essayer de comprendre (je dis ça je suis pas du tout sociologue 🙂 ).
    L’évolution actuelle de la société est très difficile à appréhender et à expliquer, sans parler d’essayer de prédire vers quoi on va; surtout quand on discute avec des gens des générations précédentes. J’ai l’impression que la plupart ne comprennent absolument pas ce qui se passe, même s’ils partagent le même constat.
    Je pense qu’aborder la discussion avec l’idée dévelopée ici pourrait être un bon point de départ.

    Merci pour ce très bon article!

    Thomas

    • Merci Thomas pour ce commentaire !
      Et bien sûr, le phénomène est plus complexe, mais l’avantage de cette métaphore a été, pour moi, de pouvoir réfléchir à l’ensemble des situations vécues dans un seul “tableau”, je dirais, et donc pas comme si tous les phénomènes émergents étaient contradictoires ou incompréhensibles tous ensemble. Au contraire, c’est tous ensemble qu’ils peuvent se comprendre !

      Merci à toi, et au plaisir de poursuivre la discussion ! N’hésite pas !
      A bientôt,

      Yves

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