Les “Devoirs” de Cicéron (4): l’injustice comme exagération réglementaire

L’article précédent de cette série sur le texte “Les Devoirs” de Cicéron [De Officiis] portait sur le concept de justice, central chez Cicéron : “rien à l’homme ne doit être plus cher” que justice, écrivait-il.

Pour autant, Cicéron rajoute une limite fondamentale :

[#33] C’est pourquoi l’adage summum ius, summa iniuria : la limite extrême du droit, c’est le comble de l’injustice, est devenu un proverbe passé dans l’usage. En ce genre d’injustice bien des fautes sont commises, même dans les affaires publiques.

La limite extrême du droit, c’est le comble de l’injustice ! Cette phrase a fait l’objet de nombreuses “quotes” (comme l’image en couverture), avec des formules différentes : “The more laws, the less justice“, ou encore “Extreme justice is extreme injustice“…

L’idée est toujours la même et s’inscrit bien dans la conception très sensée et bienfaisante de la justice chez Cicéron. Trop de lois crée une absurdité, qui ne permet plus de prendre des décisions justes.

Bien plus tard, au 17ème siècle, Blaise Pascal reprenait, dans ses Pensées [#294], la même idée, mais en citant Tacite (historien romain, 1er siècle) :

“Autrefois nous souffrions de nos vices, aujourd’hui nous souffrons de nos lois“. (Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus : Annales, III, 25.)

Dans un cadre plus sociologie, je conseille vivement le livre de Béatrice HibouLa bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale” qui explique précisément à quel point cette inflation législative (de plus en plus de lois) rend le monde absurde. Extrait :

(…) au nom de la concurrence, de la transparence, mais surtout de la sécurité, toute une série de normes, de règles, de certifications et autres procédures de contrôle ont été mises en place. (…) C’est aussi au nom de ce principe que nombre de fromages de chèvre artisanaux ne peuvent plus être vendus sur les marchés, même si tous les scandales sanitaires ont impliqué l’agro-industrie. Et l’on connaît les effets de la certification obligatoire des semences en Europe, qui, au nom des principes du consommateur-roi (…), de la pureté des variétés et de la qualité technologique et sanitaire des produits, de la lutte contre la fraude, de l’hygiène et de la sécurité, met dans l’illégalité nombre d’utilisateurs de semences traditionnelles et participe à la disparition de variétés anciennes au profit de variétés nouvelles nées de l’agro-industrie.

Chaque scandale crée de nouvelles mesures et de nouvelles règles répondant au principe de précaution; et comme la sécurité totale est illusoire et qu’il n’est pas possible de tout prévoir, la production bureaucratique n’a pas de limite.

(…) tout cela a (…) favorisé l’élevage industriel.

Voilà quelque chose qu’on connaît très bien dans tout ce qui concerne l’alimentation : la réglementation est tellement compliquée qu’elle empêche davantage les petits producteurs qu’elle ne les aide. A l’inverse, cette bureaucratisation extrême favorise les grosses industries qui peuvent davantage faire face à cette inflation législative. Au final, des agences de protection des filières alimentaires peuvent interdire la vente de petits fromages artisanaux, parce qu’une des nombreuses petites normes n’a pas été respectée… mais autoriser sans problème Mac Donald, qui vend de la nourriture néfaste, mais qui a un service juridique capable de gérer toutes ces normes.

Au niveau politique, j’aurais personnellement beaucoup plus confiance en celles et ceux qui proposeraient principalement de retirer des réglementations inefficaces, plutôt que d’appliquer de longues listes de nouvelles mesures. Trop de règles créera toujours de l’injustice.

#LiveAndLetLive

  • Retirer les lois racistes Jim Crow (imposition de la ségrégation dans les lieux publics, les écoles, etc.) et abolir les lois interdisant les mariages mixtes (1967) ont été les premières étapes fondamentales contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis.
  • Dépénaliser l’avortement (Loi Veil, 1975 en France) et abroger la loi du 31 juillet 1920 interdisant la contraception (Loi Neuwirth, 1967) ont été des étapes essentielles des combats féministes. Juste 3 années auparavant, le “procès de Bobigny” avait commencé à choquer l’opinion publique en jugeant une jeune fille mineure ayant avorté à la suite d’un viol.
  • Les villes hollandaise de Drachten et allemande de Bohmte ont testé l’idée de supprimer tous les feux et panneaux de signalisation de leur centre-ville dans le but d’améliorer la sécurité routière. L’asphalte a été remplacé par une grande étendue de briques orange, sans aucun marquage au sol, un espace partagé par voitures, vélos, piétons. Seule subsiste la règle de la priorité à droite. Résultat : nombre d’accidents divisé par 5 et mobilité plus fluide de toute le monde. (Source : Aux Pays-Bas, on abolit la signalisation routière).
  • On parle de l’enseignement ? Des directeurs submergés de tâches administratives ? Des enseignants dépassés par les nouvelles règles et circulaires relatives aux évaluations ?
  • Etc.

Heuristique : la capacité d’un programme politique à améliorer nos vies est inversement proportionnel au nombre de mesures qu’il propose.

Lire les articles précédents de cette série :

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