Sagesse pratique ET collective dans la morale précolombienne

A propos de l’article : “Life on the slippery Earth“, de Sebastian Purcell, assistant professeur de philosophie à SUNY-Cortland (New York)

J’ai souvent parlé d’éthique, de politique, d’organisation sociale, en Grèce antique, et à Rome, avec Platon, Aristote, Cicéron, etc. Mais il y a d’autres civilisations qui ont eu le temps, elles-aussi, de réfléchir à leur organisation, comme la civilisation aztèque par exemple.

C’est intéressant de voir à la fois ce qu’on retrouve de similaire entre la morale antique et la morale précolombienne, et ce qui les distingue. Dans les deux cas, on retrouve une idée de la “sagesse pratique”, de la prudence, comme la Phronèsis d’Aristote (dont j’ai parlé ici, à propos de Cicéron). Mais chez les Aztèques, cette sagesse est avant tout “collective” ou sociale. En fait, toute leur morale est collective et non pas individuelle (comme chez Platon ou Aristote).

Chez les Aztèques, la sagesse pratique se pratique en groupe. Et dans le processus décisionnel, on donne davantage de poids à ceux qui avaient le plus d’expérience pratique.

C’est que les Aztèques considéraient que la Terre [tlalticpac] était une genre de terrain glissant. Autrement dit, que l’on soit vertueux ou pas, on risquait toujours de glisser (comprenez de faire une erreur, de tomber dans le vice, etc.).

Pour néanmoins évoluer dans ce monde glissant, il fallait “enraciner” sa vie sur des valeurs comme la modération, la justice, la prudence et le courage. On est très proche des Stoïcens (Sénèque, Marc Aurèle, etc.). Et les actions vertueuses étaient celles “du juste milieu”. On retrouve d’ailleurs tout un apprentissage à la modération, en particulier pour ceux qui prétendaient à la noblesse : pratique du jeûne, habitude au froid, travail dur, etc…

Avec ces vertus morales, la sagesse est quelque chose qui s’apprend tout au long de la vie, et on apprend à compter sur les autres. Pour prendre une image, c’est comme si les autres étaient là pour vous aider à remonter lorsque vous étiez tombé dans la boue.

Prenez un exemple pratique : vous n’arrivez pas à vous empêcher d’acheter et de manger des sucreries. Si vous demandez à votre partenaire de faire les courses et de ne plus acheter aucune sucrerie, ça devient un processus collectif, et grâce à l’autre, vous n’avez plus aucune sucrerie à manger chez vous. Et on sait que dans ce genre d’exemple, la dimension collective fonctionne très bien (et en ça, du coup, les réseaux sociaux peuvent vraiment être une aide pour quelqu’un qui veut perdre du poids par exemple, mais là, je rajoute, les Aztèques n’en parlaient pas) 

Et c’est pour cela que les plus âgés avaient plus de poids dans les décisions : parce qu’ils avaient eu tout au long de leur vie, davantage d’occasions de glisser et d’être retenus par les autres. C’est un mélange d'”effet Lindy” et de #SkinInTheGame de Nassim Nicholas Taleb. Seuls le temps et les essais et erreurs nous apprennent ce qui est bon…

Tout cela a été retranscrit par un moine franciscain au 17ème siècle, Bernardino de Sahagùn, dans le Codex de Florence. Et c’est assez fascinant.

Lien vers l’article : https://aeon.co/essays/aztec-moral-philosophy-didnt-expect-anyone-to-be-a-saint

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Les “Devoirs” de Cicéron (8): Nature humaine, survivalisme et entrepreneuriat

Dernier volet de ma série sur “Les Devoirs” de Cicéron. Et je conclurai sur un élément que j’apprécie particulièrement chez lui – et chez la plupart des auteurs antiques – qui est le fait que la Nature est très présente dans son approche de l’Homme.

Il n’y a pas d’humanisme, à mon sens, qui ne replace l’Humain dans la nature.

Mon point de départ est cette phrase de Cicéron :

[#110] (…) rien n’est convenable (…) en contradiction et opposition avec la nature

D’autres traductions proposent cette phrase : “Ce qui se fait en dépit de la nature ne sied jamais bien“.

J’aime tellement bien cette idée que j’en ai fait le point de départ d’une de mes conférences sur l’alimentation ! La meilleure voie vers la bonne santé, c’est d’éviter tout ce qui n’est pas naturel. Et ça rejoint cette phrase d’un autre auteur antique, Quintus Ennius (239 – 169 av. JC) : “Le bien est principalement l’absence de mal“.

De fait, les études sur la santé montrent que rien n’a plus d’impact positif sur la santé publique que de réduire ce qui est néfaste. Ainsi, par exemple, aucun traitement médical n’aura eu un meilleur impact sur la santé d’une population donnée que la réduction de la consommation de tabac au sein de cette population.
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Les “Devoirs” de Cicéron (5): Ne pas réagir à une injustice, c’est en commettre une !

Nous poursuivons avec les différentes facettes de la justice et de l’injustice chez Cicéron, en particulier dans son texte “Les Devoirs” [De Officiis].

Nous savons que la justice est ce qui prime chez Cicéron. Et que l’excès de loi pouvait amener paradoxalement à l’injustice.

Il rajoute un élément important – et donc on peut trouver une multitude d’exemples dans l’actualité : Ne pas réagir à une injustice, c’est en commettre une !

[#23] Celui qui ne résiste pas, ne s’oppose pas, alors qu’il le peut, à l’injustice, est en faute tout autant que s’il abandonnait ses parents ou ses amis ou sa patrie.

Et Cicéron essaye de comprendre pourquoi est-ce que certains ne réagissent pas aux injustices dont ils sont témoins. C’est ce qu’il appelle “l’injustice par omission” : Continue reading Les “Devoirs” de Cicéron (5): Ne pas réagir à une injustice, c’est en commettre une !

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Les “Devoirs” de Cicéron (4): l’injustice comme exagération réglementaire

L’article précédent de cette série sur le texte “Les Devoirs” de Cicéron [De Officiis] portait sur le concept de justice, central chez Cicéron : “rien à l’homme ne doit être plus cher” que justice, écrivait-il.

Pour autant, Cicéron rajoute une limite fondamentale :

[#33] C’est pourquoi l’adage summum ius, summa iniuria : la limite extrême du droit, c’est le comble de l’injustice, est devenu un proverbe passé dans l’usage. En ce genre d’injustice bien des fautes sont commises, même dans les affaires publiques.

La limite extrême du droit, c’est le comble de l’injustice ! Cette phrase a fait l’objet de nombreuses “quotes” (comme l’image en couverture), avec des formules différentes : “The more laws, the less justice“, ou encore “Extreme justice is extreme injustice“…

L’idée est toujours la même et s’inscrit bien dans la conception très sensée et bienfaisante de la justice chez Cicéron. Trop de lois crée une absurdité, qui ne permet plus de prendre des décisions justes.

Bien plus tard, au 17ème siècle, Blaise Pascal reprenait, dans ses Pensées [#294], la même idée, mais en citant Tacite (historien romain, 1er siècle) :

“Autrefois nous souffrions de nos vices, aujourd’hui nous souffrons de nos lois“. (Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus : Annales, III, 25.)

Dans un cadre plus sociologique, je conseille vivement le livre de Béatrice HibouLa bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale” qui explique précisément à quel point cette inflation législative (de plus en plus de lois) rend le monde absurde. Extrait : Continue reading Les “Devoirs” de Cicéron (4): l’injustice comme exagération réglementaire

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Les “Devoirs” de Cicéron (3) : Justice, courage et bonne foi

Poursuivons avec cette petite série basée sur le texte de Cicéron : Les Devoirs [De Officiis] !

Pour rappel, les deux premiers textes portaient sur :

  1. Le concept de “phronèsis” : la connaissance doit permettre de prendre de bonnes décisions.
  2. L’idée que la vertu réside dans l’action.

La première division des “devoirs” concernait donc la connaissance de la vérité, qui devait être tournée vers l’action. La deuxième division est celle qui “maintient le lien social entre les hommes et, pour ainsi dire, la communauté de vie“.

Et ce “maintien de la communauté de vie” prime sur le reste :

[#158] tout devoir qui tend à sauvegarder les liens entre les hommes, et la société, doit être mis au-dessus du devoir qui consiste dans la connaissance et la science.

[#155] D’où l’on comprend qu’aux études et aux devoirs de la science, il faille préférer les devoirs de la justice: ils concernent l’intérêt de l’homme et rien à l’homme ne doit être plus cher.

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Les “Devoirs” de Cicéron (2) : La vertu réside dans l’action

Poursuivons dans cette série de petits articles sur Cicéron et son Traité des devoirs [De Officiis].

L’article précédent montrait que Cicéron mettait l’accent sur une forme de connaissance, “phronèsis“, orientée vers l’action, et en particulier vers des actions justes et profitables pour tout le monde.

C’est qu’en fait, chez Cicéron, aucune des vertus de la beauté morale ne renvoie à de la connaissance pure. Il est toujours question d’action.

Extraits :

[#153] la connaissance et la contemplation de la nature seraient en quelque sorte mutilées et inachevées s’il n’en résultait aucune action réelle; or cette action se voit surtout dans la sauvegarde des intérêts humains; elle concerne donc la société du genre humain; elle est par conséquent à placer au-dessus de la connaissance.

[#15] cette espèce de la beauté morale qui réclame une action et non pas seulement la réflexion de l’esprit.

Cicéron rajoute encore 2 précisions : Continue reading Les “Devoirs” de Cicéron (2) : La vertu réside dans l’action

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“Les Devoirs” de Cicéron (1) : Le concept de “Phronèsis”

Voilà quelque chose que j’avais envie de faire depuis un petit temps : publier une série d’articles courts basés sur des extraits d’un de mes textes préférés : Le “Traité des Devoirs” [De officiis] de Cicéron… Ok, ça paraît chiant / intello, mais je vous jure que ce texte ne l’est pas du tout !! Je trouve ce texte très sensé, et surtout d’une universalité qu’on trouve assez rarement, c’est-à-dire que la manière avec laquelle il aborde les choses permet au texte de rester très actuel.

Il y a 7 ou 8 points que j’aimerais mettre en avant. Pour chacun de ces points, j’essaierai de faire le lien avec quelques questions actuelles. Et j’essaierai, via les réseaux sociaux (ma page Facebook & mon compte Twitter) de faire réagir quelques personnes d’intérêt.

Toutes les citations proviennent de la version du texte que j’ai en ma possession : Cicéron, Les Devoirs, Livre I, Paris : Editions “Les Belles Lettres”, 1965.

Premier extrait à propos de la “Phronèsis”… vous ne savez pas ce que c’est ? Et bien, c’est bien ça le problème !! Voilà un concept qu’on a tout à fait perdu ! Et pourtant…

Extrait de Cicéron :

La première de toutes les vertus est cette sagesse que les Grecs appellent σοφία (“sophia”).  Sous le nom (…) de prudence que les Grecs appellent φρόνησις (“Phronesis“), nous entendons une autre vertu qui est la science des choses à rechercher et des choses à éviter.

Explication :

Voilà une nuance qui semble tout à fait s’être perdue : la meilleure traduction de phronèsis est probablement la “sagesse pratique“, voire la “prudence dans la prise de décision”.

Quelques siècles avant Cicéron, Aristote avait déjà fait de la phronèsis, une de ses vertus intellectuelles (dans l’Ethique à Nicomaque) : “Ce qui caractérise l’homme prudent, c’est la faculté de délibérer avec succès sur les choses qui lui sont bonnes et avantageuses (…) qui peuvent contribuer, en général, au bonheur de sa vie.

Aristote rajoute : “Voilà pourquoi nous regardons Périclès et ceux qui lui ressemblent, comme des hommes prudents, parce qu’ils sont en état de voir ce qui est bon et avantageux pour eux-mêmes et pour les autres; et nous les croyons capables de diriger avec succès les affaires d’une famille, et celles d’un état“.(1)

Ce qui est vraiment intéressant, à mon sens, c’est que la notion de phronèsis ne rentre pas dans l’opposition classique – et qui à mon sens n’a aucun sens – entre science fondamentale et science appliquée. La phronèsis représente un troisième terme. Aristote distinguait effectivement (2): Continue reading “Les Devoirs” de Cicéron (1) : Le concept de “Phronèsis”

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