Souvent la foule trahit le peuple — Victor Hugo

« Souvent la foule trahit le peuple » — Peut-être connaissez-vous cette citation de Victor Hugo, très souvent répétée… bien que je n’en ai jamais trouvé la source exacte. 

Cette distinction entre la foule et le peuple est fondamentale pour comprendre la démocratie. On traduit souvent demo-cratie, comme « le pouvoir-au-peuple ». Pourtant, le terme « demos » [δῆμος] , utilisé par exemple par Aristote dans La Constitution d’Athènes, est à comprendre dans un sens plus restreint : celui de « peuple agissant en assemblée ». Lorsqu’Aristote voulait désigner le peuple en tant que masse, que multitude, que « grand nombre », c’est le mot « plêthos » [πλῆθος] qu’il utilisait (et on a gardé en français la forme « pléthore »). 

> > > La démocratie n’est donc pas la souveraineté du grand nombre, mais la souveraineté DU DÉBAT (Parmentier-Morin, 2004). C’est très important. 

Victor Hugo. Photoglyptie d’Etienne Carjat (1828-1906), 1873-1874. Paris, Maison de Victor Hugo. Hauteville House.

Et Victor Hugo a écrit un des plus beaux textes sur cette distinction entre le peuple et la foule. Le texte est intitulé « Les 7.500.000 OUI » et est publié en mai 1870. C’est ce texte qui ouvre « L’année terrible » publié en 1872.  

Tout le texte est construit sur cette opposition peuple / foule, Hugo décrit l’un, puis l’autre, puis revient sur le premier, et ainsi de suite. 

Ainsi, il écrit : 

« Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas. 

La foule, c’est l’ébauche à côté du décombre;  

C’est le chiffre, ce grain de poussière du nombre; 

C’est le vague profil des ombres dans la nuit;

La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit; 

Versons sur ses douleurs la pitié fraternelle. »

Puis Hugo cite toutes des grandes figures de combats pour l’indépendance ou la souveraineté, des figures antiques, comme Léonidas et Gracchus, et plus modernes comme Botzanis en Grèce, Winkelried en Suisse, Garibaldi en Italie, etc., et termine cette liste par : 

« C’est le peuple; Salut, ô peuple souverain ! » 

Puis, il repart sur la foule, qualifiée maintenant de « cohue » : 

« Quand la cohue inepte, insensée, féroce, 

Etouffe sous ses flots, d’un vent sauvage émus, 

L’honneur dans Coligny, la raison dans Ramus, 

Quand un poing monstrueux, de l’ombre où l’horreur flotte,

Sort, tenant aux cheveux la tête de Charlotte

Pâle du coup de hache et rouge du soufflet,

C’est la foule; et ceci me heurte et me déplaît;

C’est l’élément aveugle et confus; c’est le nombre;

C’est la sombre faiblesse et c’est la force sombre. » 

> > > Alors, quelques éléments pour comprendre : Coligny était un amiral et Ramus un philosophie et logicien. Tous les deux ont été tués lors des massacres de la Saint-Barthélemy, en 1572; et « Charlotte », c’est Charlotte Corday, décapitée à la Révolution française pour le meurtre de Marat. Dans le récit qu’en fait Jules Michelet, on apprend qu’elle avait le teint pâle au moment de mourir — bon, ça, ça paraît normal — et que l’assistant du bourreau, un « maratiste », avait pris sa tête décapitée pour l’exhiber à la foule, et l’avait « souffletée », c’est-à-dire giflée. 

Mais donc, vous avez compris que Hugo décrit la violence, aveugle et bestiale, de la foule. 

Il écrit d’ailleurs juste après : 

« O multitude, obscure et facile vainqueur, 

Dans l’instant bestial trop souvent tu te vautres,

Et nous te résistons ! Nous ne voulons, nous autres

Ayant Danton pour père et Hampden pour aïeul, 

Pas plus du tyran Tous que du despote Un seul. »

> > > Petite pause pour comprendre : Danton est un figure de la Révolution française (1759-1794) et John Hampden, un homme politique anglais qui a vécu près de deux siècles plus tôt (1595-1643). Et Hugo fait référence ici aux deux extrêmes : la soumission à la masse (« Tous ») et la soumission à « Un seul ». La démocratie est précisément le régime politique d’un juste milieu. Hugo se fait ici tout à fait aristotélicien : un régime où c’est la masse qui domine est une forme de tyrannie; et la soumission à une seule personne est une autre forme de tyrannie : le despotisme. 

Je reviendrai plus loin sur le lien avec Aristote. 

Hugo poursuit, après avoir cité Danton et Hampden : 

« Voici le peuple : il meurt, combattant magnifique, 

Pour le progrès; voici la foule : elle en trafique;

(…)

Voici le peuple : il prend la Bastille, il déplace

Toute l’ombre en marchant; voici la populace, 

Elle attend au passage Aristide, Jésus, 

Zénon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus. »

> > > La foule est maintenant qualifiée de populace, qui crache sur les condamnés… La suite est sublime: 

« Voici le peuple avec son épouse, l’idée; 

Voici la populace avec son accordée, 

La guillotine. Et bien, je choisis l’idéal.

Voici le peuple; il change avril en Floréal,

Il se fait République, il règne, il délibère. 

Voici la populace: elle accepte Tibère. 

Je veux la République et je chasse César. »

> > > Pour comprendre : « son accordée », c’est « sa fiancée », « sa promise », celle qu’on lui accorde, qu’on lui promet. Le peuple est marié avec l’idée, la populace est fiancée avec la guillotine ! L’opposition est géniale, je trouve ! « Floréal », c’est le 8è mois du calendrier républicain, correspondant à fin avril-début mai. Et Tibère est un empereur romain, décrit par tacite comme un tyran. 

Surtout, Hugo fait porter sa distinction entre peuple et populace (ou foule) sur, d’un côté, l’idée et la délibération, et, de l’autre, la violence et la tyrannie. Exactement comme chez Aristote. 

D’autant plus que dans la suite, Hugo écrit ceci : 

« Le droit est au-dessus de Tous; nul vent contraire

ne le renverse; et Tous ne peuvent rien distraire

ni rien aliéner de l’avenir commun. 

Le peuple souverain de lui-même, et chacun

son propre roi; c’est là le droit. Rien ne l’entame. »

Dans les différents régimes politiques qu’Aristote décrit, il y a toujours une gradation qui va de formes où c’est la loi qui est au-dessus des hommes, à des formes, viciées, déviées, où ce sont les hommes qui sont au-dessus des lois. Ce sont les démagogues (c’est-à-dire au sens d’Aristote, les chefs des « partis » populaires) qui font passer les masses au-dessus des lois [1292a]. Or, ce sont les lois qui protègent l’intérêt commun [1311a]. Aujourd’hui, on parlerait d’« Etat de droit ». 

Et puis, ce dernier paragraphe ne renvoie pas qu’à Aristote, il renvoie évidemment aussi directement à Rousseau, qui lui aussi disait que « le despote est celui qui se met au-dessus des lois » (Livre III, chap. X du « Contrat social »). 

Surtout, Rousseau est LE penseur de la souveraineté en tant que l’exercice de la « Volonté générale » : chacun se soumet à la volonté générale, à laquelle sa propre volonté a contribué, et par conséquent, se soumet à sa propre volonté. Et en ce sens, il est souverain. « Les sujets (…) n’obéissent à personne, mais seulement à leur propre volonté » (Livre II, chap. IV). La « volonté générale », c’est donc la volonté de tous, et elle se traduit en lois. Et un gouvernement guidé par ses lois, c’est-à-dire par la volonté générale du peuple, c’est, pour Rousseau, la République (Livre II, chap. VI). 

> > > Alors, que retenir de tout cela ? D’Aristote à Rousseau, et de manière admirablement bien écrite par Victor Hugo, le meilleur régime politique est celui qui se construit sur un peuple qui trouve sa souveraineté, son pouvoir, dans ses délibérations, dans la construction de sa volonté générale, et dans ses lois, et non celui qui se construit sur un peuple qui trouve son pouvoir dans son nombre, dans sa multitude, et dans la force (potentiellement violente) que permet cette multitude. 

Je me disais qu’à l’heure actuelle, ça pouvait être intéressant d’avoir cela en tête… 😉 

Merci pour votre attention, et si ça vous a plu, et que vous voudriez le partager à d’autres… ben n’hésitez pas à partager !! 🙏❤️ Merci !! 😉

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