Fuck this shit !! I’m gonna eat my own food !!

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Conseil de lecture : Essayons quelque chose de nouveau. Si vous avez un compte Spotify, je vous invite à écouter cette playlist en lisant l’article ci-dessous. Vous comprendrez très vite en quoi l’une est liée à l’autre…

Dans l’introduction à “Empowerment ou la société de l’anti-délégation“, j’ai écrit que la bande-son de la révolution en cours était une playlist composée de Hip-Hop et de Hardcore Punk (chap.3). Que l’on ait baigné dans ces cultures urbaines ou pas, le fait est que le Hip-Hop et le Hardcore portent ce message de reprise en main de sa destinée, individuelle et collective, qui caractérise, à mon sens, les mouvements sociaux émergents. Cela est bien documenté par les travaux de Stoute (2011) pour le Hip-Hop et les travaux de Hein (2012) et Haenfler (2004) pour le Hardcore Punk.

Un reportage récent, que l’on peut voir sur Youtube, “Under the Influence : New-York Hardcore” m’a permis de prendre conscience de ce qui est probablement au fondement de la démarche de beaucoup de trentenaires (et plus jeunes) en matière d’alimentation. Deux choses : le refus et le Do It Yourself ! Resistance & DIY : So hardcore !!

J’ai baigné, via mes parents, dans un univers où on choisit des produits bios, où on se soigne naturellement, et où on est plutôt écolo. C’est sûr. Mais ce qui fonde mon rapport à l’alimentation, et probablement à tout un ensemble d’autres choses, est beaucoup plus proche du :

FUCK YOU !! I don’t want to eat your shit !!!

Fuck you, industry ! Fuck you, market ! Fuck you, supermarkets ! I’m gonna eat… my own food !!

C’est hardcore dans l’attitude. C’est légèrement arrogant. Et ça se crie plus que ça se dit. Vous vous rappelez certainement de cette phrase “Fuck You ! I won’t do what you tell 2d093fe7a70ef489984fe39f495e26e4me !” du célèbre “Killing in the name” de Rage Against The Machine ? Et bien, on est en plein dedans !

Si l’on analyse un peu ce qui est au fondement du Hardcore Punk, on trouve le refus : refus de la société qu’ “on nous a conçue”, refus de ses normes, de ses dogmes, de ses évidences. Le mouvement Hardcore Punk est une sous-culture, et en cela constitue une forme de résistance à la culture dominante ou à la société “hégémonique”, pour parler comme Gramsci. La “résistance” a toujours été le point central des sous-cultures, comme en témoignent les recherches du célèbre Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de l’Université de Birmingham, pour les connaisseurs (Haenfler, 2004 : 407).

Mais là où se distingue l’attitude proprement Hardcore, c’est dans le fait que ce refus n’amène pas l’individu à sombrer dans un chaos autodestructeur, dans une attitude d’abandon nihiliste comme on l’a souvent vu dans les sous-cultures punk rock, hippie ou skinheads. Abandon du combat pour rentrer dans le système, ou abandon dans les pratiques autodestructrices : drogue, alcool, suicide, etc.

Dans les années 80 et 90, le mouvement Hardcore Punk, et plus encore son sous-groupe Straight-Edge (dont j’ai déjà parlé ici : “Healthy is the New Cool…“), et qui prônait le fait de ne consommer ni alcool, ni drogue, a créé une plateforme internationale et juvénile d’affirmation d’une reprise en main de sa vie, par sa santé, en résistance aux autres groupes musicaux, et à la société en général :

“The movement arose primarily as a response to the punk scene’s nihilistic tendencies, uncluding drug and alcohol abuse, casual sex, violence, and self-destructive ‘live-for-the-moment’ attitudes. Its founding members adopted a ‘clean-living’ ideology” (Haenfler, 2004 : 409).

Cette idéologie du “clean-living”, c’est-à-dire d’un mode de vie sain, s’inscrit dans cette double attitude du refus et du DIY : ce qu’on fait, compte ; ce que je vais consommer va avoir un impact sur ma santé, un impact sur l’environnement, un impact sur ma vie et peut-être sur celle des autres. C’est exactement ce que dit Kent McClard, dans un éditorial de son fanzine “Give me Back” en 2007 :

“The point of hardcore for me has always been to say what we do matters. Our lives and our actions are anything but meaningless. Do it yourself is about our power. It is about our participation. It is about realizing our self-worth and the communities we build… our lives matter” (cité in Ensminger, 2011 : 26).

Tout ça ne peut pas être mieux résumé que dans cet extrait du morceau “Reclamation” de Fugazi : “We want control of our bodies. Decisions will now be ours“. Mais on pourrait citer un millier d’exemples de ces affirmations de refus et de résistance, rien que dans les groupes les plus classiques du Hardcore Punk des années 80 et 90 :

  • No self-proclaimed authority will put their claim to me” (7 Seconds : “No Authority“)
  • We will not do what they want or do what they say” (Bad Brains : “We Will Not“)
  • Well, that’s not the type of life I want to live. And that’s not the type of energy I want to give” (Youth of Today : “Choose to be“)”
  •  “I’ll do what’s right for me” (7 Seconds : “Regress No Way“)
  • It’s time we make a change” (Youth of Today : “Youth of Today“)

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Dans son ethnographie des milieux Straight-Edge de Boston, Haenfler (2004) a pu récolter de nombreux témoignages allant dans le même sens : “I don’t make any stupid decisions… I like to have complete control of my mind, my body, my soul. I like to be the driver of my body, not some foreign substance that has a tendency to control other people“, “For me it’s just choosing how I want to treat my body” (Walter, 21 ans, p. 418 & 420) ; “Like I said, it’s all about control over your own body, over your own life“, “It’s all about claiming power, saying, ‘All right, I’m in charge of my life’” (Jenny, 18 ans, p. 421 & 426).

Refus donc, mais refus qui passe par un appel à l’action, à faire les choses soi-même, c’est ça le fondement du Do it Yourself : faire soi-même, nous dit Hein (2012 :9) est “une 6c469f9c0ec4fc1fde950ac6460a6952invitation à prendre ses affaires en main“. J’en ai déjà longuement parlé dans l’introduction à “Empowerment ou la société de l’anti-délégation” (chap. 3.1.). Dans son analyse des Clash, Gray (2001 :153) précise : “If you’re bored, do something about it ; if you don’t like the way things are done, act to change them, be creative, be positive, anyone can do it”.

Autrement dit, le “‘fuck you’ thing”, cette attitude de refus, de résistance, est toujours liée au “Do it Yourself” (Roberts & Moore, 2009 :29), c’est-à-dire à l’action, ici, maintenant, autour de soi, et d’ailleurs d’abord pour soi. Dans cette tradition Hardcore Punk, ça s’est traduit par la création de labels, de réseaux de distribution, d’organisation de shows, etc., par les Hardcore kids eux-mêmes. Je me rappelle d’ailleurs qu’à l’époque, toutes celles et ceux qui étaient présents lors des concerts étaient d’une manière ou d’une autre impliqués dans la scène Hardcore, en étant membres de groupes, auteurs de fanzines, distributeurs de CD ou K7, créateurs de labels, organisateurs de shows, etc…

Pour Rifkin, le célèbre auteur américain, cette culture du “faire soi-même” est propre à la troisième révolution industrielle, qui nous fera sortir de la période capitaliste pour entrer dans l’ère collaborative. Un nouveau paradigme économique, et de nouveaux acteurs, qu’il appelle “prosommateurs” : consommateurs devenus leurs propres producteurs (Rifkin, 2014 :14).

Si l’on a compris cette mentalité du refus et du DIY, le lien avec l’alimentation est évident : refus de manger ce que l’industrie nous propose et volonté de produire soi-même sa propre nourriture : retour au potager ou au maraichage local, constitution de groupements d’achats collectifs, ou d’associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP), hors des circuits de la grande distribution, création de food trucks, cours de cuisine, etc.

D’une part, celles et ceux qui étaient dans le Hardcore Punk des années 80 ou 90 ont poursuivi dans cette mentalité hors des frontières du genre musical. Comme l’a expérimenté lui-même le chanteur de Verbal Assault: “punk/hc (…) influences kids (like myself) who then bring that influence to bear on the way they go about living in this world, et cetera” (Ensminger, 2011 :26).

Et d’autre part – et c’est là une des hypothèses de mes réflexions sur l’empowerment – cette sous-culture était, dans le champ strictement musical, porteuse de valeurs qui sont maintenant partagées par une population beaucoup plus grande. Lorsque Marcus (1999 :14) explique que le punk procède d’un “besoin urgent de vivre non pas comme objet mais comme sujet de l’histoire” (cité in Hein, 2012 :25), ça relève d’un processus d’empowerment. Et on n’est pas loin de la critique de l’industrie culturelle d’Adorno, lorsqu’il dit que le consommateur n’est pas le sujet de l’industrie culturelle, mais son objet henry-rollins-quote-health-guyism(Adorno, 1964 : 12). On connaît la critique d’Adorno. Pour lui, comme pour Horkheimer, l’industrie culturelle est un anti-Auklärung, c’est une tromperie des masses, “elle empêche la formation d’individus autonomes, indépendants, capables de juger et de se décider consciemment” (Adorno, 1964 : 18).

Arrête de consommer comme un idiot en ouvrant le bec et en gobant tout“, conseillait le guitariste des Béruriers Noirs – groupe Punk français mais probablement plus proche de la mentalité Punk Hardcore américaine que des Punks anglais (Pépin, 2007 : 42, cité in Hein, 2012 :22). L’alimentation est le lieu par excellence où l’individu peut tester sa capacité à se reprendre en main, à reprendre en main son corps et sa santé. C’est exactement comme on apprend dans les formations CrossFit Level1 : l’alimentation est fondamentale pour la santé et la performance, mais la bonne nouvelle, c’est qu’à moins d’être un petit enfant Photo 8-11-13 15 59 57nourri par ses parents, on a la capacité de décider ce qu’on met dans sa bouche.

Et c’est dans ce cadre-là qu’on peut comprendre tous les courants actuels en matière d’alimentation et de santé : je décide moi-même de ce que je vais manger. Je ne délègue plus à l’industrie ou au grandes surfaces. FUCK OFF ! Je veux être conscient de ce que je mange, des aliments qu’il y a dedans. Je veux savoir qui a cultivé les végétaux et élevé la viande que je mange. Je veux être capable de cuisiner moi-même en suivant des cours de cuisine. Et je veux m’organiser collectivement en créant des groupements d’achats, qui favorisent le circuit court du producteur au consommateur. Et je veux moi-même créer ma propre structure : créer mon produit, mon restaurant, mon food truck, mon shop ambulant. Être acteur de mon alimentation. Manger ma propre nourriture.

C’est pour cela que j’ai créé, avec mes associés de CrossFit Nivelles et Forty-Nine Clothing, la marque O-Food – dont je vous parlerai très prochainement – diminutif de “own food” : manger sa propre nourriture, au double sens de la nourriture O-Food JPGqui nous est propre à nous, êtres humains, et de la nourriture que je me produis moi-même…

La phrase des Béruriers noirs citée plus haut résonne comme une injonction très contemporaine et propre à notre génération : “n’avalez pas n’importe quoi !”, que l’on parle de nourriture, de musique ou d’idées politiques ! FUCK THIS SHIT AND MAKE YOUR OWN FOOD/MUSIC/OPINION !!!

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Executive chef Ronnie Esposito – HG Sply Co (Paleo Restaurant, Dallas,Texas)

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De gauche à droite : Hu Kitchen (New-York), HG Sply Co (Dallas), Palaeo (Danemark)

BIBLIOGRAPHIE :

  • Adorno, T.W. 1964. “L’industrie culturelle”, Communications, vol. 3, n°3, pp. 12-18.
  • Ensminger, D.A. 2011. Visual Vitriol. The Street Art and Subcultures of the Punk and Hardcore Generation, Jackson : University Press of Mississippi.
  • Gray, M. 2001. The Clash : Return of the Last Gang in Town, London : Helter Skelter
  • Haenfler, R. 2004. “Rethinking Subcultural Resistance. Core Values of the Straight Edge Movement”, Journal of Contemporary Ethnography, Vol. 33, n°4, pp. 406-436.
  • Hein, F. 2012. Do It Yourself, Autodétermination et culture punk, Congé-Sur-Orne : Editions le passager.
  • Marcus, G. 1999. Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle, Paris : Allia.
  • McClard, K. 2007. “Editorial”, Give Me Back, Summer.
  • Pépin, R. 2007. Rebelles. Une histoire de rock alternatif, Paris : Hugo et Compagnie.
  • Rifkin, J. 2014. La nouvelle société du coût marginal zéro. L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme, Paris : Les Liens qui Libèrent.
  • Roberts, M., & Moore, R. 2009. “Peace Punks and Punks Against Racism : Resource Mobilization and Frame Construction in the Punk Movement”, Music and Arts in Action, Vol . 2, Issue 1, pp. 21-36.
  • Stoute, S. 2011. The Tanning of Amercia. How Hip-Hop Created a Culture That Rewrote the Rules of the New Economy, London : Penguin Books Ltd.

Photo de couverture : “Vort ‘n Vis in the 90s

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