Enquête Noir Jaune Blues : des résultats très inquiétants !

Est-il déjà trop tard ? Les résultat de l’enquête “Noir-Jaune-Blues” sont extrêmement inquiétants : 69% des belges ne croient plus dans le modèle parlementaire et souhaitent remettre leur destin dans les mains d’un “vrai chef” ! 

Il y a une différence fondamentale entre le fait de penser que nous ne sommes pas dans un système assez démocratique (et donc demander davantage de démocratie) ET ne plus croire dans la démocratie, ses valeurs et ses institutions. 

  • 69% des Belges pensent qu’ “Un bon système de gouvernement serait d’être dirigé par une personnalité forte qui comprend vraiment le peuple et qui ne doive pas nécessairement en référer à un parlement ou à des élections“.
  • 57% des Belges pensent que “Rien ne devrait faire obstacle à un vrai chef que le peuple aurait choisi car il sera la voix du peuple.
  • 59 % des Belges pensent que “Pour permettre à un vrai chef élu d’effectuer des changements en profondeur, il ne faut en aucun cas qu’il soit gêné dans son action par des gens non élus c’est-à-dire des juges, des journalistes, des fonctionnaires, des lanceurs d’alerte, des activistes de tous types, des intellectuels critiques, etc.

Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’au-delà des mandataires actuels qui ont eux-mêmes et elles-mêmes, en partie, discrédité la démocratie à coups de magouilles, corruptions et compagnie, la cause vient aussi de ces mouvements “soi-disant-citoyens” qui défendent un modèle sans citoyenneté : un modèle de démocratie directe, par référendums, ou des modèles technocratiques (management public par des experts, sociocratie, holacratie, etc.). Et je citerais aussi ces mouvements d’écologie radicale qui ne cessent de répéter que la démocratie n’est pas apte face à l’urgence climatique.

Tout cela a amené une véritable sape de la démocratie. Et je ne peux pas m’empêcher de penser, non plus, que cela a été rendu possible par un manque de connaissance politique. Une des priorités actuelles, au moins aussi urgente que l’éducation aux enjeux climatiques, est l’éducation à la démocratie. 

Il faut rappeler que cette espèce de “rencontre” entre “UN peuple” et “UN homme”, souhaitée par 57% des Belges, est un mythe gaulliste, d’inspiration bonapartiste, défendu par tous les leaders d’extrême-droite. Le dernier à avoir défendu ce mythe avec vigueur est Eric Zemmour en France, j’en parlais dans cette carte blanche…

(On se gargarise parfois en Belgique francophone de ne pas avoir de parti d’extrême-droite fort, mais les idées d’extrême-droite sont bien présentes…). 

Il faut rappeler l’importance d’un “Parlement” : c’est l’institution garante de la souveraineté du peuple. C’est ce pouvoir législatif, cette capacité de faire des lois ensemble, qui permet de “faire société”. C’est une erreur de penser que s’en remettre à un chef permettra de refaire société. “Tous derrière un chef”, c’est, à terme, la voie vers la violence et la guerre civile.

Il faut rappeler que le parlement, mais aussi tous les corps intermédiaires qui constituent la société civile, c’est au fondement de la démocratie. Cette société civile est garante du pluralisme de la société : une presse libre, des associations, des corporations, des syndicats, des universités, etc. 59% des belges ne perçoivent plus l’importance de ces corps intermédiaires. 

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Impossible ici ?

Si le fascisme se présentait à nouveau aux portes du pouvoir, est-ce qu’on le reconnaîtrait ? Ou est-ce qu’on penserait que ce serait “impossible ici” (et maintenant) ?

C’est le pitch de ce livre, qui est incroyable… surtout lorsque l’on sait qu’il a été écrit en… 1935 !!!! 😳😳 Sinclair Lewis écrit une dystopie racontant l’arrivée au pouvoir d’un fasciste aux Etats-Unis, à la fin des années ’30. Et ce qu’il écrit est d’une lucidité extraordinaire, avec le recul historique que nous avons aujourd’hui ! Imaginez qu’il écrit cela seulement 2 ans après qu’Hitler (auquel il fait plusieurs fois référence) ait été nommé Chancelier.

Il faut dire que Sinclair Lewis est l’époux de Dorothy Thompson, une des plus grandes journalistes américaines, qui avait décroché en 1931 l’interview d’Adolphe Hitler, avant de se voir expulsée d’Allemagne.

A partir des événements arrivés en Allemagne en ’33 (incendie du Reichstag, premiers autodafés, proclamation du parti unique), des lois fascistes de ’25 et ’26 en Italie (censure de la presse, assassinat des opposants, instauration de la police secrète, etc.), probablement aussi de la prise de pouvoir de Staline sur l’appareil politique bolchévique, Sinclair Lewis décrit, dans cette fiction futuriste, des événements, des atrocités, qui auront réellement lieu dans les régimes fascistes, nazis et communistes européens les années qui suivront !

C’est vraiment impressionnant ! C’est fascinant à lire. Je l’ai lu d’une traite. Je vous le conseille vivement !

Surtout, l’idée centrale, c’est que la population n’a pas vu venir ce fascisme, parce qu’elle a pensé que c’était “impossible ici” (en anglais, le titre est “It Can’t Happen Here”). Dans les premiers chapitres, l’auteur fait le récit de cette naïveté : on se dit que ce candidat “n’est pas si mal”, “pas aussi fasciste qu’on le dit”, etc. Et chaque catégorie sociale (patronat, travailleurs, intellectuels, etc.) y trouve son compte.

Voici une petite compilation que j’ai faite des caractéristiques du régime fasciste pas-si-fictif que décrit Sinclair Lewis. Voyez ça comme autant de “red flags” 🚩🚩🚩 , de signaux, de ce à quoi ressemble toujours le fascisme.

Pour se faire élire :

  • L’anti-intellectualisme
  • La valorisation des valeurs guerrières (l’idée qu’”une bonne guerre…”)
  • L’idée d’une société malade, décadente, qu’il faut soigner par un électrochoc.
  • La tentation d’une partie de l’establishment de se dire “ça, on n’a jamais essayé”, “ça ne peut pas être pire que ce qu’on a actuellement au pouvoir”…
  • L’attente d’un homme providentiel
  • La rencontre “d’un homme et d’un peuple”
  • L’idée que la dictature d’une petite oligarchie serait mieux qu’une démocratie de masse
  • La démagogie
  • La désignation de boucs émissaires (les étrangers, les Noirs, les Juifs)
  • L’anti-parlementarisme
  • L’anti-libéralisme

Une fois élu :

  • Tous les pouvoirs dans l’exécutif
  • Des foules violentes, partisanes du Chef (Lewis décrit des foules déchaînées qui prennent le Capitole !!?!)
  • La suppression du parlement et de la Cour suprême
  • La fin de l’Etat de droit
  • La proclamation de l’état de siège
  • L’arrestation des opposants
  • La mise sous tutelle de la presse
  • La mise sous tutelle de l’éducation, des universités. L’arrêt des études humanitaires (sciences humaines, etc.)
  • Les autodafés, le “nettoyage” des bibliothèques
  • L’interdiction d’association
  • La constitution d’une milice armée, permanente, violente, avec les pleins pouvoirs
  • La fin de l’habeas corpus (le droit fondamental à disposer de son corps, à ne pas être arrêté arbitrairement)
  • La nationalisation de l’industrie
  • Le travail forcé
  • La criminalisation des chômeurs
  • La création de camps de concentration pour les opposants. La déshumanisation de ceux-ci. Leur exécution sommaire
  • L’espionnage généralisé (tout le monde peut être dénoncé par tout le monde)
  • L’instauration d’un régime de la terreur. La vie dans la peur
  • Des manigances, trahisons, au sommet de l’Etat. L’élimination des proches qui contestent.

Si vous le lisez, dites-moi ce que vous en avez pensé ! 😉


Sinclair Lewis (1885-1951) a été le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature (en 1931).
🌐 Sinclair Lewis : https://en.wikipedia.org/wiki/Sinclair_Lewis
🌐 Dorothy Thompson : https://en.wikipedia.org/wiki/Dorothy_Thompson

Qu’est-ce que la “démocratie libérale” ?

Suite à mon post précédent (le top 3 de mes lectures de 2022), il m’a été demandé en privé ce que j’entendais par “démocratie libérale”. Alors voici les 3 éléments de base d’un régime politique démocrate libéral, tel que celui que je défends.

Voyez ces 3 éléments comme les 3 “macronutriments” 🍗🥦🥑🍽 de l’assiette démocrate libérale, pour celles et ceux à qui cette analogie parle… 😉

1) C’est un régime “constitutionnel-pluraliste”. L’expression a surtout été employée par Raymond Aron. Cela signifie que l’on est dans un “État de droit”, qu’aucune personne, aucun pouvoir, n’est au-dessus de la loi, et que l’ensemble des pouvoirs est régi par une Constitution. Au sein de ce régime, il y a un pluralisme d’idées politiques portées par des partis, des mouvements, des personnes, en concurrence non-violente, pour l’accès au pouvoir. Un régime constitutionnel-pluraliste est l’opposé d’un régime autoritaire.

2) Il y a des limites au pouvoir de l’État. Cela ne signifie pas du tout qu’il ne doit pas y avoir d’État, mais simplement qu’il y a une frontière au-delà de laquelle l’État “se refuse”, en quelque sorte, d’intervenir. C’est l’idée que l’être humain a des droits “naturels” inaliénables. Au-delà d’une certaine limite, l’État laisse à l’individu sa liberté, son autonomie, sa capacité créatrice. Exemple : l’État se refuse de dicter la croyance religieuse, chaque individu a le droit de croire — ou ne pas croire — en tel ou tel Dieu ; c’est aussi dans ce cadre que l’on retrouve la liberté de penser, de s’exprimer, de s’associer, d’entreprendre, etc. Cela laisse donc toute une place à ce qu’on appelle la “société civile”. On retrouve ici des concepts comme celui de propriété, mais aussi celui de “commun” au sens d’Elinor Ostrom, ou d’auto-organisation. Dans un tel régime, l’État n’est pas “total”, une démocratie libérale s’oppose donc aussi à un régime totalitaire.

3) Les limites de l’État sont fixées démocratiquement. Cela découle directement du 2ème point : c’est en assemblées législatives, dans lesquelles tout citoyen, toute citoyenne, a un droit égal de participer (directement ou indirectement) que ces limites sont constamment discutées et rediscutées. Pour reprendre l’exemple précédent : chacun, chacune, a le droit de croire ou ne pas croire en tel ou tel Dieu, mais collectivement, l’ensemble des citoyens et citoyennes peuvent fixer des limites à certaines pratiques religieuses, comme l’abattage rituel, l’excision, etc. Autre exemple : il peut être décidé démocratiquement de mettre une limite à la liberté d’expression, en matière de propos xénophobes, négationnistes, etc. Ou encore : le droit de propriété peut avoir une limite, décidée collectivement, s’il s’agit de ressources naturelles. C’est ici que l’on retrouve l’idée du “Contrat social” de Rousseau. Et c’est toujours par le débat et la délibération en assemblées, potentiellement ouvertes à tout citoyen et toute citoyenne, que ces limites pourront être fixées. La démocratie libérale s’oppose donc à toute forme d’aristocratie ou d’oligarchie, y compris dans leurs formes modernes comme la technocratie.

Tout cela peut être affiné à l’infini, mais je m’étais donné le défi de le faire en moins d’une page A4 😉

Dans un monde où certains pays glissent vers des régimes illibéraux, voire autoritaires, où de plus en plus de personnes commencent à douter de la capacité de la démocratie à faire face aux enjeux actuels, glissant petit à petit vers des formes de radicalisme (souvent totalitaire) ou des formes de technocratie (sociocratie, management public, etc.), je souhaite vraiment défendre la démocratie libérale, cette pensée politique peut-être “la moins sexy du monde”, la plus modeste, mais je pense aussi, celle dont on a le plus besoin à l’heure actuelle…

Au plaisir d’en discuter, d’en débattre, avec toute personne intéressée ! 🙂

Mon TOP 3 des livres lus en 2022 !

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La fin de l’année, c’est toujours un peu le moment des bilans, des classements, etc. J’avais envie de partager les 3 livres qui m’ont le plus marqué en 2022.

Et quand je dis qu’ils m’ont marqué, je veux dire que ce sont les 3 livres sur lesquels j’ai vraiment passé beaucoup de temps (lecture, notes, recherche des références, etc.), et qui, j’ai l’impression, m’ont fait faire de réels bonds en avant dans ces sujets qui m’intéressent

1) “L’invention de la politique”, de Moses I. Finley. Historien anglais, Finley (1912-1986) était un des plus grands spécialistes de l’Antiquité. En particulier, il a beaucoup travaillé sur le démocratie antique. Ce livre m’a vraiment fait prendre conscience des conditions sociales et culturelles d’émergence de la politique en Grèce. C’est une des sources importantes de ma conférence sur le “terreau” de la démocratie, donnée au Festival Maintenant en septembre, et à Genappe en décembre.

2) L’ “Essai sur les libertés” de Raymond Aron. Trois conférences données à l’Université de Californie en 1963 compilées dans un livre passionnant. Qu’est-ce que j’aurais aimé assister aux cours de Raymond Aron (1905-1983) ! Je pense que c’est un des meilleurs ouvrages pour comprendre les ressorts de la démocratie libérale. On y trouve une comparaison magistrale entre Tocqueville et Marx (Aron est certainement un des plus grands lecteurs de ces deux auteurs). Et la manière dont Aron s’oppose à Hayek est tout aussi fascinante. Cet Essai sur les libertés permet de comprendre la place “DES” libertés en démocratie.

3) “The Sleeping Sovereign. The Invention of Modern Democracy” de Richard Tuck. En tant qu’historien des idées politiques, Richard Tuck fait la généalogie d’une distinction fondamentale en démocratie : celle entre “souveraineté” et “gouvernement”. Qui est “souverain” et qui “gouverne” ? Cette généalogie, qu’il fait remonter à Jean Bodin (16è siècle) et ramène jusqu’aux premières constitutions américaines, en passant par Hobbes et Rousseau, est passionnante ! C’est d’une grande érudition ! Et ça m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses sur l’importance de la constitution en démocratie…

👉👉👉 Ces 3 livres vont plus qu’alimenter mes réflexions à l’avenir, ça c’est certain.
Je suis en particulier convaincu qu’il faut défendre la démocratie libérale, face à toutes les tentatives plus autoritaires, plus totalitaires. Un peu partout, dans le monde, mais aujourd’hui en Europe également, on voit apparaître des remises en question des acquis de la démocratie, et des reculs en matière de libertés civiques et de droits sociaux.

Des gouvernements au pouvoir exécutif fort relèguent les assemblées législatives, siège de la souveraineté du peuple, au second plan. Des régimes illibéraux (pour reprendre la célèbre formule de Fareed Zakaria*) restreignent les libertés civiques (liberté d’expression, liberté de la presse, liberté d’association, etc.) ainsi que les droits de certaines minorités, souvent en instrumentalisant la Justice.

En 2023, c’est vraiment ces fondements de la démocratie libérale que j’ai envie de défendre. Si ça vous parle également (en Belgique, en France, pourquoi pas ailleurs ?), faites-moi signe ! 😉

Et par la même occasion, je vous souhaite, en 2023, énormément de lectures intéressantes ! On ne lit jamais assez ! En particulier, mon conseil serait : lisez des vieux livres, qui ont traversé les époques, ce sont les plus intéressantes !! 👍😉

*Zakaria, F. 1997. “The Rise of Illiberal Democracy”, Foreign Affairs, Vol. 76, No. 6 (Nov. – Dec.), pp. 22-43.

Rap & politique: Ne pas y chercher ce qu’on ne peut pas y trouver

Benjamin Peltier et Pauline Thirifays ont récemment publié, sur le site de BePax, une organisation chrétienne de lutte contre les discriminations, une analyse critique du morceau “L’odeur de l’essence” du rappeur Orelsan.

Comme il y avait beaucoup de choses qui, disons, m’embêtaient un peu dans ce texte, j’ai eu envie d’en proposer une réponse. Je vais faire une très rapide synthèse de leur article, mais je vous invite à le lire. Cet article s’intitule “‘L’odeur de l’essence’, un champ lexical de la confusion“. Il se trouve ici : https://bepax.org/publications/lrodeur-de-lressence-un-champ-lexical-de-la-confusion.html

Bien évidemment, je vous invite aussi à regarder le clip du morceau en question : https://youtu.be/zFknl7OAV0c

Et d’en lire les paroles : https://genius.com/Orelsan-lodeur-de-lessence-lyrics

Je pense que pour comprendre cet article de Peltier et Thirifays, il faut comprendre ce qui a suscité leur questionnement : comment se fait-il qu’une partie significative du champ progressiste et de gauche s’est enthousiasmée pour le morceau “L’odeur de l’essence” ?

Les deux auteurs analysent : les quelques lignes qu’Orelsan adresse à l’extrême-droite, de manière évidemment critique, ne sont qu’un « vernis progressiste » et ne devraient pas duper les auditeurs et auditrices “progressistes” et de “gauche”. En effet, ce texte d’Orelsan relève, selon l’auteur et l’autrice, du “confusionnisme” et de la pensée anti-système. Plus encore, il est “validiste”, et anti-féministe, ce que Peltier et Thirifays inscrivent dans la continuité de textes précédents d’Orelsan, qualifiés de “sexistes” et d’”homophobes”. En ligne de fond, l’idée que ce genre de texte, anti-système, confusionniste, fait le jeu de l’extrême-droite.

Je suis tout à fait conscient que c’est une synthèse très courte, d’un texte d’une dizaine de pages. Je vous invite donc à le lire dans son intégralité.

Un biais scolastique

Ce qui ressort principalement du texte de Thirifays et Peltier, selon moi, et qui me gêne un peu, c’est une impression de “distance”, entre l’auteur et l’autrice, et leur objet d’analyse, en l’occurence ici un texte de rap.

Je ne connais pas Pauline Thirifays et Benjamin Peltier, je ne sais donc pas s’ils écoutent du rap régulièrement. Mais le texte donne l’impression que c’est un genre musical avec lequel ils ne sont pas familiers.

En soi, rien n’oblige d’être “familier” avec son objet d’analyse. Mais dans la distance s’inscrit souvent un rapport théorique à l’objet. C’est ce qu’on appelle le “biais scolastique” : ici en l’occurence le fait de chercher une vision politique dans un texte qui n’a pas comme fonction première de susciter la réflexion politique. En sociologie, Pierre Bourdieu a analysé ce biais à maintes reprises.

Faire une analyse politique d’un texte de rap, c’est se mettre dans une position différente — et distante — de l’auditeur ou de l’auditrice, qui aime le rap et l’écoute pour ce que c’est : un morceau de musique, une œuvre artistique, quelque chose qu’on écoute d’abord parce qu’on aime cette musique. Le biais scolastique, c’est l’erreur de faire un usage d’un texte qui ne coïncide pas avec l’usage qu’en fait celui qui le produit et à qui il s’adresse (Bourdieu, 1987 : 136).

Plus concrètement, c’est par exemple l’erreur de chercher un sens à des mots qui n’ont parfois d’autre intérêt que leur sonorité, le jeu de mot, la figure de style, ou encore la rime.

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PARUTION : “La culture pour tous”, Journal de Genappe, déc. 2021, p. 4

Essayez d’imaginer à quoi ressemble la personne qui va régulièrement au théâtre ou au musée, ou se rend à des expositions et des spectacles d’art. Vous avez l’image en tête ?

Il est fort à parier que vous avez pensé à une personne ni trop jeune, ni trop âgée ; une personne plutôt diplômée, et relativement aisée ; qui maîtrise la langue ; qui n’a probablement pas d’handicap mental ; et qui a baigné, depuis son enfance, dans un environnement social orienté vers ces pratiques culturelles.

L’image n’est pas fausse, mais elle ne représente au final qu’une petite minorité de la population. Qu’en est-il de tous les autres ?

Ces “autres”, ce sont les “non-publics”, comme on les appelait dans les années ‘70, lorsqu’on a commencé à vouloir, sérieusement, démocratiser l’accès à la Culture. Aujourd’hui, on parle des “publics éloignés”, probablement un peu par euphémisme, mais aussi pour signifier que ce ne sont pas des publics “oubliés” de la Culture, mais plutôt des publics plus difficiles à atteindre : les ados, les personnes âgées isolées, les personnes précarisées, les personnes qui ne maîtrisent pas la langue, les personnes nouvellement arrivées en Belgique. Parfois, simplement, des personnes qui se sentent éloignées d’une Culture paraissant trop scolaire, et qui ont l’impression de ne pas en maîtriser les codes…

Alors, comment réduire cette distance symbolique ? C’est un des enjeux des centres culturels ! Et c’est à cette question que j’ai essayé de répondre dans cet article, paru dans le Journal de Genappe, en présentant les activités du Centre culturel de Genappe qui s’adressent, en particulier, aux publics éloignés…

Bonne lecture ! Et au plaisir d’avoir votre point de vue sur la question ! 😉

“La culture pour tous”, Journal de Genappe, décembre 2021, p. 4.

Tribune de Hamé : “Le poison de la division est aujourd’hui à l’oeuvre”

Arrêtez tout : si vous ne devez lire qu’une chose ce mois-ci, lisez cette tribune du rappeur Hamé (groupe “La Rumeur”) dans Le Monde : “Le poison de la division est aujourd’hui à l’oeuvre“.

Le texte est payant (LIEN ICI), je vous en fais ici un résumé avec quelques extraits (mais il n’y a rien à jeter dans ce texte, il est parfait !). 

Hamé, de son vrai nom Mohamed Bourokba, renvoie dos à dos les 2 camps qui monopolisent l’espace du débat public avec une “guerre identitaire” : la droite nationaliste et la gauche identitaire.

Extrait : “Avec d’un côté la défense d’une identité “majoritaire menacée d’extinction”, inspirée par une droite qui ne sait plus très bien faire la différence entre le fantôme du général de Gaulle et celui de Tixier-Vignancour* ; et de l’autre côté, la défense d’identités “minoritaires et dominées”, inspirée par une gauche qui a enterré si profondément ses prolos qu’elle s’acharne d’autant plus à réétiqueter sa clientèle électorale.

Cela donne un faux clivage “progressistes v/s réactionnaires” : “mettant en scène des représentants autoproclamés et médiatiques qui, au nom des Blancs en général, des Noirs en général, des femmes, des jeunes, des vieux, des homos, des juifs ou des musulmans en général, se lancent dans d’interminables parties de tirs aux pigeons.” 

Et ces deux groupes n’existent finalement que par leur “détestation mutuelle”, dans une opposition brutale et binaire, des “ligues de défense de ceci, aux fiertés de cela, aux index inquisiteurs pointés sur telle ou telle minorité religieuse, sexuelle ou ethnique; aux diatribes accusatrices émanant de tel ou tel membre de ces mêmes minorités passé à son tour du côté des lyncheurs; bienvenue à tout ce qu’il faut pour mettre le feu à la plaine, aux villes, aux barres d’immeubles et au clocher du village.

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Brève réflexion : Le privilège de vivre déconnecté…

Je suis de plus en plus persuadé que dans un futur assez proche, les vrais “privilégiés”, ce seront celles et ceux qui pourront vivre sans avoir à se connecter, qui pourront vivre pleinement “unplugged”.

Ce seront celles et ceux qui pourront utiliser pleinement leur corps et leur cerveau, qui pourront être en contact avec la nature et avec les autres êtres humains, sans nécessiter aucune prothèse numérique, sans avoir besoin de se connecter à quoi que ce soit.

Concrètement, ce seront celles et ceux qui pourront :

  • se nourrir sans “app’”, en produisant leurs aliments, naturellement, et en les cuisinant,
  • passer du temps avec leurs enfants, leur famille, leurs aînés, sans écran, sans clavier,
  • apprécier des moments conviviaux avec des gens géographiquement proches,
  • utiliser pleinement leurs 5 sens,
  • profiter de loisirs non-connectés, sportifs, artistiques, récréatifs,
  • réaliser des gestes simples et utiles, comme réparer, coudre, jardiner, plafonner, clouer, se défendre, couper du bois, faire du feu,
  • apprendre sans avoir besoin de se connecter à une plateforme,
  • être fiers de qui ils sont, en chair et en os.

Et toutes ces compétences “unplugged”, il faut les acquérir aujourd’hui, si on ne les possède pas encore. Surtout, il faut les apprendre des générations plus âgées, qui ont connu un monde où tout le monde vivait “unplugged”, pas uniquement les privilégiés, avant que ces générations ne soient plus parmi nous… Tout cela fait partie d’un patrimoine (et d’un matrimoine, aussi, si vous voulez) qu’il faut préserver, et transmettre à nos enfants. Pour qu’ils puissent eux-aussi faire partie des “privilégiés”.

Personnellement, c’est à cela que je souhaite passer le plus de temps. Parce que le monde de la photo (qui date de 2016), je n’en veux pas du tout.



Source de la photo : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10102665120179591&set=pcb.10102665126861201&type=3&theater

Conférence sur la participation citoyenne – Genappe, 28.10.2021

Les citoyens et citoyennes sont de plus en plus souvent invités à participer aux décisions qui les concernent, en particulier au niveau local. Ateliers urbains, assemblées locales, commissions citoyennes, les dispositifs participatifs sont multiples.

Avec ma société, Innovons SCS, je me suis spécialisé dans la mise en place de tels dispositifs, souvent pour des collectivités locales, dans le cadre d’opérations de rénovation urbaine, de revitalisations de quartiers, de plans climat, de budgets participatifs, etc.

Je propose de partager mes expériences, et de proposer une réflexion sur quelques concepts au coeur de ces dispositifs, comme l’intelligence collective, la prise de parole, la démocratie délibérative, la décision par consentement, etc. 

Je suis par ailleurs convaincu que ces concepts sont utiles, dès qu’un groupe humain doit prendre une décision “en commun”, que l’on soit à l’échelle d’une commune, d’une coopérative, ou d’un projet citoyen. 

Au plaisir de vous voir lors de cette soirée du 28 octobre à Genappe !

Inscription obligatoire (selon le nombre, les règles sanitaires pourront être différentes !), via ce formulaire : https://forms.gle/d3yASL2grEk1W5229

Parution “Zemmour et l’éternelle ombre des Bonaparte” dans la Libre Belgique

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La Libre m’a ouvert ses pages “Débats” aujourd’hui, pour publier “Zemmour et l’éternelle ombre des Bonaparte” (p. 40-41).

  • Je suis convaincu que les idées portées par Éric Zemmour représentent un danger pour la démocratie.
  • Je préfère “en faire trop avec Zemmour” que pas assez…
  • Je trouve trop simplistes les analyses qui n’y voient qu’un exemple de plus de la montée de l’extrême-droite ou des idées identitaires. 
  • Le discours d’Éric Zemmour s’inscrit bien davantage dans un modèle français, bonapartiste, qui, a bien des égards, a préfiguré certains éléments majeurs des totalitarismes du XXe siècle. 

Quelques infos encore

J’en profite pour prolonger un peu son contenu avec quelques réflexions : 

1) Je ne fais aucune prévision. Je n’ai aucune idée de l’issue des élections présidentielles françaises. L’histoire comporte aussi des exemples de Bonapartistes qui ont fait des flops, comme le « boulangisme », du nom du Général Boulanger (1837-1891), qui a espéré renversé la IIIe République… mais qui a fini en exil (en Belgique d’ailleurs), où il s’est donné la mort. 

Cela dit, peut-on parler de « flop » ? Certains historiens voient dans le boulangisme une première synthèse entre nationalisme et socialisme. Et on sait ce que cette synthèse a produit durant le siècle suivant.

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